mercredi 23 avril 2025

 

Un grand poète nous a quitté:

Jean-Claude Xuereb.

 

         Né à Birmandreis, le 1er octobre 1930, Jean-Claude Xuereb, de père maltais et de mère minorquine, fait ses études au lycée Emile-Félix Gautier à Alger. A l'âge de dix huit ans, il croise Camus aux rencontres de Sidi Madani, rencontres qui rassemblent le gotha intellectuel métropolitain mais aussi d'Algérie. En effet, lors de ces rencontres oubliées aujourd'hui, Michel Leiris, Jean Cayrol, Francis Ponge ont fait le déplacement de France pour échanger avec Mohamed Dib, Emmanuel Roblès, Louis Benisti... et bien d'autres poètes et artistes.  En 1951, J.-Cl Xuereb fait la connaissance sur les bancs de la faculté de droit d'Alger de Jamil Eddine Bencheikh, -poète, professeur d'université, traducteur des Mille et Une Nuits- avec qui il crée une revue de poésie Les feuilles volantes.

         Si, ses études de droit achevées, il s'éloigne un temps de la poésie pour se consacrer à sa carrière de magistrat, sa nomination dans le Vaucluse l'amènera à rencontrer René Char avec qui il se lie d'amitié. Il mènera alors parallèlement sa carrière de juge pour enfants et de poète puisque dès 1970, les éditions Rougerie publient son premier recueil, Marches du Temps. C'est le début d'une longue collaboration entre l'éditeur et le poète, puisque treize recueils suivront, le dernier en date de 2016.

         Après avoir pris sa retraite, il coordonne en 1995, la publication d'un numéro Hors Série de la revue Sud, ,numéro intitulé "Algérie, l'exil intérieur". Le recueil s'ouvre sur des textes de deux poètes assassinés lors de la décennie noire, Tahar Djaout et Youssef Sebti. Suivent Jules Roy qui donna un écrit sur Audisio, Jean Pélegri, Mohamed Dib, Jamel Eddine Bencheikh.... C'est lors de la présentation de ce recueil au Centre International de Poésie de Marseille (CIPM) à la Vieille Charité en ocobre 1995 que j'eus l'honneur de faire sa connaissance. Intimidé par cette personnalité, je me présentais, poète débutant et "Pieds Noirs". Il m'accueillit avec bienveillance; ce fut le début d'une relation amicale. J'étais alors administrateur du CDHA et je convainquis le président de l'époque, René Mathey, d'inviter J.-Cl Xuereb à une lecture de ses poèmes au CDHA; j'avais invité aussi Salima Aït Mohamed, journaliste et poétesse algérienne qui fuyait le FIS et qui avait connu Tahar Djaout. Ce fut une  soirée inoubliable! En 1998, J.-CL Xuereb publia un nouveau recueil chez Rougerie, Pouvoirs des clés et coordonna un ensemble de textes poétiques consacrés à des écrivains maltais, recueil, dont le titre Souffles est un hymne méditerranéen. Je me permettais de faire des recensions de ces deux ouvrages qui parurent dans le numéro 9 de Mémoire Vive. Il m'en remercia chaleureusement. Puis-je préciser que dans Pouvoirs des clés, il me dédia un poème, "Mémoire d'un séisme, 0ran, 1790". Je lui en suis éternellement reconnaissant.

         A partir de l'an 2000, il participe à la préparation et à l'animation des Rencontres Méditerranéennes de Lourmarin. En 2002, le thème des Rencontres étant Camus, Audisio, Roblès, frères de soleil, leurs combats,  il me demanda une contribution et j'intervins sur Audisio "Grand prix littéraire de l'Algérie, histoire d'un malentendu?" A mes côtés, Lucienne Martini, également administratrice du CDHA, interviendra sur Emmanuel Roblès. Ce furent de belles rencontres où Frédéric-Jacques Temple côtoya le professeur d'université Guy Dugas, le poète Georges-Emmanuel Clancier et l'immense Edmond Charlot qui, bien qu'âgé fit le déplacement depuis Pézenas.

         A partir de cette date, les publications s'espacent, trois recueils en neuf ans. Nous nous retrouvons dans une librairie marseillaise lors de la présentation de son recueil Le désir et l'instant.

         C'est alors que les épreuves que chacun d'entre nous avons traversées, mon départ de Provence, nous ont séparés.

         De retour en Vaucluse, je m'apprêtais à renouer avec lui, lorsque j'appris son décès survenu il y a une quinzaine de jours.

         Le CDHA possède plusieurs de ses recueils. J'avais fait don, il y a quelques années de la correspondance que j'avais entretenue avec lui; sachant que je me rendais régulièrement aux ANOM, il me demanda parfois des renseignements, entre autres sur les Rencontres de Sidi Madani.

         Il laisse une œuvre conséquente, 17 recueils de poèmes, des collaborations à plusieurs revues, Sud, Souffles, Esprit, Friches, Europe... mais aussi nombre de rapports juridiques concernant la défense des mineurs, cause dans laquelle il s'était engagé très tôt.

         Que l'on me permette d'achever cet article par quatre vers extraits de la première page de Redoute [1]

         "Né rue de la liberté à la Redoute

         étranger devenu au lieu de sa naissance

         ici se veut vibrante fusion d'un ailleurs

         où passé et futur parleraient au présent"

 

 

Gérard Crespo



[1] Redoute, banlieue autrefois villageoise, située sur les hauteurs au sud est  d'Alger, entre le chemin des Crêtes et le Ravin de la femme sauvage.

lundi 30 décembre 2024

 Découverte d'un décolonial

En décembre 2023, est paru aux éditions Le Tripode, Moi le glorieux de Mathieu Belezi.

Qui est Mathieu Belezi? De son vrai nom Gérard-Martial Princeau, il est né à Limoges en 1953. Diplômé de géographie, il enseigne en Louisiane, puis s'en va vivre au Mexique, au Népal, en Inde... En 1999, il décide de se consacrer à l'écriture et depuis 2004 il vit dans le sud de l'Italie.

C'est en 2011 qu'apparaît dans son roman Les vieux fous, le personnage d'Albert Vandel  riche colon pieds noirs. On le retrouve dans Moi le glorieux paru en 2023 et dans Le temps des crocodiles publié en 2024.

Notre critique portera sur Moi le glorieux.

Qui est le Glorieux? Il s'agit donc d'Albert Vandel, riche colon, il possède 2350 hectares de terres: vignes, agrumes, céréales... et plusieurs propriétés.

Albert Vandel "achète tout"; tout ce qui se vend, mais aussi ce qui ne se vend pas. Il achète aussi les députés, les ministres.

Selon Mathieu Belezi, Vandel est l'allégorie de la colonisation; lors des premières pages, l'action se déroule à la veille de l'indépendance de l'Algérie. Réfugié dans son bunker, protégé par plusieurs dizaines de légionnaires armés jusqu'aux dents, il se remémore son passé qu'il raconte à Ouhria, jeune kabyle qui vient chercher quelque réconfort entre les énormes cuisses d'Albert, vieillard impotent et impuissant. Car Vandel a 150 ans, il a vécu les débuts de la conquête, " il a sorti l'Algérie de sa fange paresseuse", il a la main sur Bastos, sur la Société Algérienne des Eaux, sur le marché de l'Alfa, sur la Banque Industrielle de l'Afrique du Nord, sur les Ciments Lafarge, sur les ports, sur le marché  des phosphates, sur la presse...

Mais Vandel est pétri de qualités; il est pétainiste pendant la guerre, il "bouffe" du bolchevik et du socialo -" "au trou Thorez et Blum"-, il est antisémite, machiste, violeur à l'occasion, aime par dessus tous les orgies et les femmes, obsédé par le sexe -l'auteur nous inflige trois pages de descriptions pornographiques de la nuit de noces de Vandel-, obsédé également par la longueur de son braquemart -24 ou 25 cm selon les moments, vit passionnément de nombreuses coucheries - il a eu six femmes légitimes et d'innombrables maîtresses car il possède toutes les femmes, riches ou pauvres-, grand buveur de whisky, de Dom Pérignon et de Châteauneuf du pape, il fume des cigares cubains. Il a plusieurs voitures, dont une Jaguar et une Cadillac qu'il maltraite sur les routes encore mal goudronnées de la Mitidja -dans les années trente. Son Algérie, c'est le Far West, il se fait justice et fouette à  mort trois Arabes qui ont eu le malheur de pénétrer sur ses terres. Vandel, à l'occasion des fêtes du centenaire reçoit fastueusement le président de la république, qu'il méprise, comme tous ces ministres venus de métropole et qui ne savent rien de l'Algérie. L'auteur a parfois la rime riche -crouille et couille- et se complet dans des descriptions de scènes orgiaques ou de scènes de guerre tout droit sorties de western de série B.

Voilà donc la colonisation vue par un décolonial forcené. Avouons qu'il est difficile d'aller jusqu'au  terme du livre -329 pages quand même-. L'histoire finit mal bien évidemment, alors que Vandel tente après avoir quitté son domaine de traverser l'Algérie, et se dirige vers le Sahara afin de gagner l'Afrique du Sud, ses légionnaires harcelés par des rebelles tombent les uns après les autres, et Vandel le dernier, à qui on coupe les c......, ce qui était sa hantise, lui qui en avait tant coupé aux crouilles qui vouaient attenter à sa vie.

Mathieu Belezi est donc persuadé que la colonisation était un crime contre l'humanité, et utilise tous les clichés les plus grossiers et les plus éhontés jusqu'à donner la nausée au lecteur, tant son style -que d'aucun critique qualifie de truculent-est vulgaire et son histoire qu'il voudrait tragique n'est qu'une succession de faits ennuyeux, lassants et redondants.

lundi 16 décembre 2024

 

La Gauche française, Sandrine Rousseau et Boualem Sansal

 

Le grand écrivain franco-algérien Boualem  Sansal a été arrêté le 16 novembre à sa descente d'avion à Alger par la police algérienne. Son délit? Apparemment ses récents propos auraient offensé les autorités algériennes.

Mais encore? Les propos de Boulem Sansal sur le Sahara occidental et sur la frontière algéro-marocaine, au moment où le président de la République française était en voyage officiel au Maroc,  auraient fortement irrité le pouvoir algérien. Il convient également de rappeler que dans un passé récent, Boualem Sansal a toujours dénoncé les dangers de l'Islam salafiste en France et a laissé entendre que l'Algérie était un régime autoritaire. Cela a suffi pour que le gouvernement algérien procédât à son arrestation pour atteinte à la sûreté de l'état.

Très rapidement, dans le monde, de nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer ce qu'elles considéraient comme un arbitraire. C'est ainsi que les écrivains Salman Rushdie, Wole Soyinka, Orhan Pamuk, Alaa Aswarny, Roberto Saviano, Peter Sloterdjik... ont réclamé sa libération immédiate. En France, les prix Nobel J.M.G. Le Clézio et Annie Ernaux, l'académicien  François Ruffin, Emmanuel Carrère...  et d'autres voix émanant du monde politique ont demandé également sa libération. Du monde politique, ai-je dit? En réalité, je me dois de nuancer mon propos car à gauche, hormis l'ancien président François Hollande, le député Jérôme Guedj et quelques rares membres du P.S. qui émirent des protestations, la gauche donc se signala par un silence assourdissant. Je ne crois pas avoir entendu Monsieur Mélenchon et ses sbires, monsieur Bompard, mesdames Panot, Aubry... émettre une quelconque défense de l'écrivain, ni l'éminent communiste monsieur Roussel. Chez les écologistes, l'omni-présente sur les plateaux de télévision Marine Tondelier est d'un mutisme consternant. Mais la palme de l'ignominie est revenue sans contestation à madame Sandrine Rousseau.

Selon elle, Boualem Sansal est un suprémaciste. Toujours selon elle, les propos de l'écrivain relèvent de l'extrême droite !!

Madame Rousseau a-t-elle vérifié la définition de suprémaciste. Aidons-là: "partisan d'une idéologie qui postule la suprématie d'une race" en l'occurrence, bien évidemment la race blanche. On est en droit de rester abasourdi devant une telle assertion. Mais dans la vilénie on peut faire pire et madame Rousseau ne s'en prive pas. Boualem Sansal a tenu des propos d'extrême droite; lesquels? Ceux qui mettent en garde contre l'Islam salafiste, bien sûr. Parce qu'en France, quiconque ose critiquer l'Islam est un fasciste. C'est ainsi que Michel Onfray, Florence Bergeaud-Blackler, voire même Gilles Kepel qui, il y a trente sept ans était un lanceur d'alerte avec son livre Les Banlieues de l'Islam, seraient donc des fascistes. En mai 2023, Florence Bergeaud-Blackler n'a pu donner une conférence à la Sorbonne sur les Frères Musulmans. Quoi de plus normal pour madame Rousseau et ses séides qui ont la liberté d'expression sélective.

D'autre part, madame Rousseau ne connaît pas apparemment l'histoire du Maghreb contemporain. Il convient donc de l'aider et de lui rappeler qu'au XIXème siècle avant la présence française en Afrique, le sultan chérifien exerçait son autorité du détroit de Gibraltar quasiment jusqu'à Saint Louis du Sénégal et que le peuple sahraoui, si tenté que cette entité nationale existât alors, vivait sous le gouvernement marocain. Il convient également de lui rappeler que la frontière algéro-marocaine a été créée par les Français, qui, avant la signature du protectorat avec le Maroc ont considérablement "poussé" la frontière afin de faciliter leur pénétration en territoire marocain. Boualem Sansal, qui  connaît bien l'histoire du Maghreb a donc raison. Je recommande à madame Rousseau de se rendre sur le site de mon confrère Guy Pervillé, grand spécialiste de l'histoire du Maghreb contemporain afin de parfaire sa culture historique. Mais peut-être qu'elle préfère se documenter chez Benjamin Stora, lequel a tenu des propos odieux sur Boualem Sansal alors qu'il intervenait il y a quelques jours sur France V.

Brisons là et concluons. 

Les dictatures ont toujours craint le pouvoir des mots. En Russie, Alexeï Navalny a payé de sa vie son inlassable dénonciation d'un pouvoir autoritaire et corrompu.

Dans le Chili de Pinochet, le grand écrivain Luis Sepulveda est resté emprisonné 27 mois dans les geôles du dictateur; j'ose espérer que Boualem Sansal ne connaîtra pas le même sort.

mercredi 4 décembre 2024

 

Qui était Larbi Ben M'hidi?

 

         Le 1er novembre 2024, le président de la république Emmanuel Macron reconnaissait que Larbi Ben M'hidi avait été assassiné par des militaires français. D'autre part, l'ambassadeur de France en Algérie déposa une gerbe de fleurs de fleurs sur la tombe de Ben M'Hidi.

         L'information, relayée par les médias, a dû laisser la majorité des Français perplexes, car l'homme leur était totalement inconnu. Par contre une frange de la population a réagi violemment, jugeant cet acte inacceptable et insultant.

         Qui était donc Larbi Ben M'hidi? Né en 1923 dans les Aurès,  il fait des études secondaires après l'obtention de son certificat d'études. A dix sept ans, il s'engage dans les rangs de scouts musulmans, puis adhère au Parti du Peuple algérien (PPA) de Messali Hadj et milite en faveur de l'indépendance de l'Algérie. Au lendemain des événements de Sétif, il est arrêté. Sitôt relâché, il adhère au MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques). . En février 1947, est créée l'Organisation Spéciale (O.S.) au sein de laquelle, on retrouve dans le comité directeur des figures qui joueront un rôle déterminant durant la guerre d'Algérie, comme Ben Bella, Boudiaf, Hocine Aït Ahmed.. L'O.S. se lance dans la lutte armée et s'illustre par une série d'actions spectaculaires, dont la plus célèbre est l'attaque de la grande poste d'Oran. En 1950, l'O.S. est démantelée par la police française, des centaines de militants sont arrêtés et jugés, ceux qui ont pris la fuite sont jugés par contumace; c'est le cas de Ben M'Hidi qui écope d'une peine de dix ans de prison. Commence alors pour lui une vie dans la clandestinité durant laquelle il ne reste pas inactif, puisqu'en juin 1954, il fait partie du Groupe des 22 qui se prononce pour "la révolution illimitée jusqu'à l'indépendance totale". Lors du déclenchement de l'insurrection, Ben M'Hidi s'est vu confié la direction de la wilaya V (Oranie). En 1956, quitte la direction de la Wilaya V et la confie à son adjoint, le sinistre Boussouf qui fit régner la terreur dans ses rangs et qui fut l'un des assassins de son compatriote Abane Ramdane. Ben M'Hidi est alors à la tête de la Z.A.A. (Zone Autonome d'Alger) et organise une série d'attentats visant la population civile afin de semer la terreur dans la ville. Le plus célèbre est celui du Milk Bar, le 30 septembre 1956, glacier réputé et fréquenté par des familles revenant de la plage. Trois jeunes femmes sont tuées, une soixantaine de personnes sont blessés parmi lesquelles de nombreux enfants dont les petites Nicole Guiraud amputée d'un bras et Danille Michèle-Chich amputée d'une jambe. En janvier 1957, face à ces attentats aveugles, est lancée la Bataille d'Alger à la tête de laquelle est nommé le général Massu. Ben M'Hidi est arrêté le 23 février 1957 et exécuté sans jugement dans la nuit du 3 au 4 mars 1957.

         Après l'indépendance, Ben M'Hidi est élevé au rang de héros national. Une université une commune portent son nom.  Il est présenté comme le "Jean Moulin algérien". A ce stade de mon article, que l'on me permette d'émettre un   avis, je doute fort que Jean Moulin ait commandité des attentats visant à tuer des femmes et des enfants.

         Autre ombre au tableau, en 2017, dans une interview donnée au journal El Watan, la sœur de M'Hidi émet très sérieusement l'hypothèse que son frère ait été dénoncé à l'armée française par un de ses compagnons d'armes, dont elle cite même le nom !

         Alors l'initiative du président de la république française était-elle judicieuse?

         Je laisse le lecteur juge.

 

 

 

 

 

mercredi 28 juin 2023

A propos du dictionnaire de la guerre d'Algérie


            Sorti en librairie il y a quelques semaines, l'ouvrage est présenté en page quatre de couverture comme une œuvre élaborée "avec le souci d'objectivité et d'exigence intellectuelle qui seul peut aider à faire progresser la connaissance" .

            Notre intérêt est ainsi aiguisé et nous nous empressons de consulter le livre. Œuvre monumentale qui offre plusieurs centaines d'entrées, nous décidons d'en consulter quelques unes afin de vérifier l'assertion qui nous est présentée au dos de l'ouvrage.

            C'est ainsi que nous consultons en premier une notice qui traite d'un sujet longtemps occulté par les historiens français et dont l'événement a été reconnu par le président de la république en 2022, il s'agit du massacre d'Européens à Oran le 5 juillet 1962. Première surprise, l'article a été confié à un archiviste, Fouad Soufi, et non à un historien. Certes l'archiviste est un Algérien en poste à Oran, il serait donc susceptible d'être le mieux à même de nous offrir enfin une version authentique des faits. Et c'est alors que nous sommes confrontés à une deuxième surprise de taille: le bilan! 25 Européens tués et 76 Algériens! Bilan donné par le docteur Naït directeur de l'hôpital civil. "A ces chiffres, il faut ajouter [ dit l'auteur] les personnes enlevées, assassinées et inhumées clandestinement"; sans aucune précision complémentaire. Fouad Soufi ne peut pas ne pas connaître les travaux de Jean-Jacques Jordi qui, après des années d'enquête a conclu à un bilan de 700 Européens tués. Chiffre confirmé par un autre historien Jean Monneret. Au passage, signalons que si Jean Monneret est cité dans la bibliographie de la notice, J.-J. Jordi est oublié; ils sont d'ailleurs les grands oubliés de cet ouvrage. Ni Jordi, ni Monneret n'ont rédigé une notice dans ce dictionnaire. Pourquoi? Leurs travaux et leurs conclusions seraient-ils politiquement incorrects et très éloignés du discours idéologique de Tramor Quemeneur, Raphaëlle Branche et Sylvie Thénaut? Mais revenons à Fouad Soufi; il ne peut pas ne pas avoir eu connaissance des charniers du Petit Lac. Enfin comment Fouad Soufi peut-il imputer la mort des Européens et des Algériens aux seuls "Marsiens"? Quid des responsabilités de membres de la Z.A.O. (Zone Autonome d'Oran) que Fouad Soufi exonère avec légèreté en se contentant de citer les paroles rassurantes prononcées par le capitaine Bakhti le 30 juin! Et "cerise sur le gâteau" Fouad Soufi conclut: "l'absence de nombreuses archives... contribue à entretenir le silence sur cette période". Il n'existerait donc pas d'archives algériennes? Comment croire cela? Les Algériens si prompts à demander l'ouverture des archives françaises ne sont donc pas prêts à ouvrir les leurs! Le lecteur objectif est donc consterné par cet article éhonté qui donne un bilan humain totalement faux de la journée du 5 juillet. Bilan bien évidemment repris par Sadek Benkada, chercheur en anthropologie sociale à Oran dans la notice qu'il consacre au général Katz; comme chez Fouad Soufi, une seule source donnée, celle du docteur Naït! On notera au passage que Katz est exonéré de toute responsabilité dans sa non intervention lors de la journée tragique, et que l'auteur est à la limite de l'éloge:" le général réussit à mener tant bien que mal les opérations de maintien de l'ordre". Le "tant bien que mal" est bien évidemment à imputer à l'OAS. "Des tentatives de réconciliation [ entre qui et qui? OAS et FLN? on ne sait] ont lieu le 28 juin et marquent un répit" [?] Etonnant. Très étonnant. Après l'incendie du port d'Oran le 25 juin, les derniers membres de l'OAS quittent la ville.

            Mais revenons sur le bilan humain  [de la guerre d'Algérie]; nous avons eu l'idée de lire la notice qui lui est consacrée par Tramor Quemeneur. Une page entière consacrée aux morts et blessés algériens, dix lignes sur les harkis, cinq lignes consacrées aux civils européens. 2 788 morts; je crois avoir lu qu'en réalité il s'élevait à plus de 3 000 morts. Accordons lui toutefois ce chiffre, le temps m'a manqué pour consulter mes sources. Par contre, ce que l'on ne peut pas accepter, c'est le nombre de 875 disparus donné par monsieur Quemeneur qui semble totalement ignorer les travaux du GRFDA (Groupe de Recherche des Français Disparus en Algérie) et dont la présidente, madame Colette Ducos-Ader a pris la précaution de s'entourer d'historiens, J.-J. Jordi, Jean Monneret et Guy Pervillé; lequel groupe travaille en étroite relation avec l'ONAC. Or ce groupe de recherches fait état de 1 752 européens enlevés et disparus à jamais. Quelle est la source de Tramor Quemeneur? On ne sait. Pourquoi diminue-t-il son bilan de moitié? On ne sait. D'autre part, on relève un manque de cohérence entre les auteurs. Quand Tramor Quemeneur donne le chiffre de 875 européens disparus, Yann Scioldo-Zürcher évalue à 3393 européens enlevés et disparus dont 3018 durant le printemps 1962 (Page 1036). Quand Tramor Quemeneur dit que l'OAS a tué 3500 personnes (il faut toujours se méfier des chiffres ronds), Yann Scioldo-Zürcher évalue à "environ" 2200 personnes victimes d'attentats ciblés de l'OAS. Qui croire? Mais le sommet de la mauvaise foi revient à Raphaëlle Branche qui, dans son article portant sur les  disparitions, (page 416 à 419) consacre 9 lignes aux enlèvements d'Européens; je me sens obligé de la citer sans émettre un commentaire tant le lecteur relèvera l'énormité de la malveillance: " le printemps et l'été 1962 voi[en]t revenir cette pratique des disparitions... La plupart des personnes disparues ont été vues pour la dernière fois avec des acteurs mal identifiés mais algériens et souvent armés. Elles semblent avoir été visées pour leur qualité de français et pour des raisons essentiellement crapuleuses (le vol de leur voiture notamment) ou liées à des règlements de compte accompagnant la fin de l'Algérie française... Très rapidement on parle de plusieurs centaines de disparus et les rumeurs se chargent de diffuser des récits effrayants....". C'est moi qui souligne. Que de précautions oratoires:  "semble", "on", "rumeurs". Madame Branche a-t-elle consulté des sources? A-t-elle rencontré des témoins? Connaît-elle les travaux du GRFDA? Si Raphaëlle Branche dans sa bibliographie cite J.-J. Jordi, elle omet Jean Monneret!

            Loin de moi, la prétention d'écrire un contre dictionnaire, aussi je citerai ça et là quelques autres erreurs et / ou approximations.

            Ainsi, lorsqu'on lit la notice relative au CIPCG ( Centre d'instruction à la Pacification et à la Contre Guerilla), les deux pages sont consacrées au centre d'Arzew; rien sur celui de Philippeville, pourtant inauguré, si je ne m'abuse par Jacques Chaban Delmas alors ministre de la Défense Nationale et des Forces Armées dans le gouvernement de Félix Gaillard.

            Deux articles m'ont interpellé; celui sur la fusillade de la rue d'Isly, le 26 mars 1962, et la notice biographique de Christian Fouchet signée par Chantal Morelle, historienne chargée des études et recherches à la Fondation Charles de Gaulle. Dans ces deux articles aucune mention n'est faite pour rappeler la responsabilité de Christian Fouchet dans la fusillade de la rue d'Isly. Pourtant, il était alors Haut Commissaire à Alger. Seuls responsables les soldats du 4ème RTA; des officiers subalternes avaient alerté l'état major lui demandant de ne pas envoyer les soldats de ce régiment. Christian Fouchet ne pouvait ne pas être au courant de la situation. Il était responsable du maintien de l'ordre. Pourquoi tant d'indulgence envers ce ministre? Pourquoi ce mensonge par omission? Mensonge par omission aggravé par le fait que dans ces deux articles, pas une ligne ne rappelle la morgue indifférence de de Gaulle qui, dans son allocution télévisée du 26 mars au soir n'a pas un mot de compassion envers les victimes de la tragédie. Surtout, évitons d'écorner le mythe du grand homme.

            J'ai relevé cette même indulgence dans la notice biographique consacrée à Louis Joxe rédigée également par Chantal Morelle qui minimise son rôle dans l'empêchement du rapatriement des harkis. Etait-il judicieux de confier ces deux biographies de ministres gaullistes à une historienne membre de la Fondation Charles De Gaulle? Je me contente de poser la question... C'est bien évidemment elle qui rédige l'article sur de Gaulle. Je relève page 546 qu'il propose aux nationalistes algériens la paix des braves. Mais rien sur le chef de la wilaya 4 Si Salah, qui, tout disposé à négocier la paix des braves s'était rendu secrètement à l'Elysée afin de rencontrer de Gaulle. Au passage, je note une erreur page 1148 dans la notice que lui consacre Ouanassa Siari Tengour où l'on peut lire que Si Salah se rend à l'Elysée le 9 juin 1962; l'homme était mort depuis une année; vraisemblablement une faute de frappe.

            Bien d'autres articles m'ont interpellé. Pourquoi la notice concernant "Jeune Nation" a-t-elle été rédigée par Tramor Quemeneur et non par Olivier Dard; dans cette même notice, on peut lire "Michel Leroy a été exécuté"... par qui? Au passage rappelons que dans les sources, les archives du CDHA auraient pu être citées; mais Tramor Quemeneur ne doit pas connaître ce lieu. De même pourquoi l'article consacré à Jean-Marie Le Pen a-t-il été octroyé à l'historien communiste Alain Ruscio; là encore, Olivier Dard aurait été le mieux à même d'écrire une notice objective. Ce même Ruscio rédige l'article "Nostalgérie". J'avoue craindre le pire... et je ne suis pas déçu. Mon confrère reprend les poncifs les plus éculés: "entreprise de récupération et d'instrumentalisation [ des associations, des individus ?], à des fins politiques, le plus souvent par les courants d'extrême droite". Ou encore "une réécriture partisane de l'histoire". Plus loin, "on peut sans exagération parler d'un véritable lobby qui a... ses moments forts...  la présence tous les 26 mars, à l'Arc de triomphe à la mémoire des morts de la rue d'Isly, ses lieux mémoriels, le centre de documentation d'Aix en Provence...". J'arrête là l'énumération tant elle me donne la nausée. Monsieur Ruscio, les morts du 26 mars ne méritent -ils pas un hommage? Le président de la république a reconnu l'an dernier la responsabilité de l'état dans cette tuerie.  Le centre de documentation d'Aix en Provence est le plus grand centre d'archives privées de France, témoin de la présence française en Afrique du Nord; des chercheurs du monde entier viennent consulter ces archives. Je suis prêt à vous accueillir et vous servir de guide si vous voulez bien daigner le visiter. Confier la rédaction de cet article à Jean-Jacques Jordi ou à Guy Pervillé aurait servi une écriture plus objective de l'Histoire. D'autant que monsieur Ruscio à qui, bien évidemment a été confiée la rédaction de la notice "l'Humanité" oublie que son journal au lendemain des événements du 8 mai 1945 à Sétif a qualifié les manifestants indigènes d'émeutiers à la solde du nazisme. Qui parle d'une écriture partisane de l'Histoire?

            Autre sujet sensible: le 17 octobre 1961, notice rédigée par Linda Amiri. C'est décevant qu'une docteure en Histoire se réfère à un journaliste maoïste qualifié d'historien. Les chiffres que ce dernier a fourni -393 morts- sont contestés par  nombre d'historiens de sensibilité différentes, comme Jean-Paul Brunet ou même les britanniques Jim House et Neil Mac Master. Le philosophe Paul Thibaud dans la revue Esprit critique sévèrement les méthodes et les conclusions d'Einaudi qui agit par choix politique afin d'exonérer le FLN, lequel FLN a intimidé en usant parfois de violence les immigrés algériens afin de les obliger à manifester. Les historiens britanniques notent que plusieurs dizaines de décès sont survenus avant le 17 octobre. Madame Amiri cite par la voix de Marguerite Duras un témoin algérien qui dit :"nous avons une vie terrorisée". Terrorisée par qui? Par la police française? Rappelons que le FLN mène une guerre sans merci en métropole contre les militants du MNA et contre tous les immigrés qui refusent de contribuer aux levées de fonds qui permettraient au FLN de poursuivre la lutte qu'il mène en métropole depuis trois ans. Enfin, pourquoi Linda Amiri instruit un procès à charge contre le seul préfet Maurice Papon, alors que celui-ci était en communication constante avec le ministre de l'intérieur Roger Frey ? Heureusement Olivier Dard qui a rédigé la notice "Frey" rappelle les responsabilités de ce dernier. Lequel Frey informait de Gaulle...

            La notice, brève, sur le 19 mars rédigée par Sylvie Thénault, est un modèle d'écriture d'une histoire partisane. Ainsi, on apprend qu'au lendemain de la signature des accords d'Evian, l'OAS se déchaîne. Notre confrère Guy Pervillé signale que dès le lendemain de la signature des accords, l'ALN sort de ses casernements, au mépris de ces mêmes accords et massacre plusieurs dizaines de harkis en Oranie. Plus loin, on peut lire, et c'est ahurissant, le 19 mars a été choisi par les deux belligérants [ armée française et FLN] pour cesser de s'affronter! Il faut dire cela à toutes les familles des soldats français qui ont été tués, enlevés et ont disparu à jamais entre le 19 mars et 31 décembre 1962. Je passerai très vite sur la notice que Sylvie Thénault a rédigée sur Amédée Froger; mon confrère Jean Monneret  adresse une réponse détaillée au livre qu'elle a écrit sur Les ratonnades d'Alger et dans lequel elle consacre un passage aux obsèques d'Amédée Froger qui ont conduit à des massacres d'indigènes. Cette réponse détaillée paraît dans la revue Mémoire Vive du CDHA , laquelle association entretient selon elle "une mémoire rapatriée nostalgique de l'Algérie française". Je doute fort qu'elle connaisse le lieu et le Conservatoire créé en 2019, et il serait bon qu'elle le fréquentât eu égard à sa qualité d'historienne et à la richesse des archives auxquelles elle serait confrontée.

            Les articles consacrés aux harkis ont été attribués sans surprise à Fatima Besnaci-Lancou reconnue depuis plusieurs années comme l'historienne patentée de cette communauté dont elle est elle même issue.

            Je ne voudrais pas lasser le lecteur, mais bien évidemment nombre d'autres articles seraient sujet à débat comme celui consacré à l'association des ulémas qui occulte le fait que certains d'entre eux ont rejoint le FIS bien des années après la fin de la guerre d'Algérie, ou encore celui consacré à Boumediene qui se révèle bien indulgent...

            Au final, donc, ce dictionnaire est à manipuler avec infiniment d'esprit critique car le souci d'objectivité que met en avant Jean-Luc Barré dans la quatrième de couverture est souvent mis à mal dans le contenu des notices; il est également mis à mal dans le fait que n'ont pas été contactés à des fins de contribution des historiens reconnus comme Jean-Jacques Jordi, Jean Monneret, Pierre Vermeren... Il a été attribué à Guy Pervillé une portion congrue. Nombre de notices sont succinctes, je pense à celle consacré à Camus, la littérature francophone est d'ailleurs le maillon faible de cet ouvrage -bien que Zineb Ali ben Ali lui ait attribué trois pages: aucune notice pour Pélegri, Roblès, Sénac qui en sont les grands absents et qui ont joué un rôle durant la guerre d'Algérie.

            Alors? Ouvrage parcellaire? Ouvrage Partisan? Ouvrage indispensable? Ouvrage néanmoins à consulter précautionneusement.

 


           

 

lundi 1 mars 2021

Rapport Stora : Intervention dans l'émission 18h30 France 3 PACA du 18/02/21

 

 Invité sur l'émission 18h30 de France 3 PACA, avec Jean-Jacques Lion du Collectif de sauvegarde des cimetières d'Oranie, j'y ai exprimé mes réserves sur le rapport Stora

 
 
Retrouvez également la réponse des historiens (dont je suis signataire) au rapport Stora sur la revue en ligne Etudes coloniales : http://etudescoloniales.canalblog.com/archives/2021/02/18/38823229.html


samedi 20 février 2021

A propos de l'émir Abdelkader

    Parmi les propositions qui figurent dans le rapport que Benjamin Stora a remis au Président de la République, l'une d'entre elles nous a paru étonnante. Celle qui consiste à proposer de construire une stèle à Amboise, à l'effigie de l'émir Abdelkader qui lutta contre les Français entre 1832 et 1847. Pourquoi Amboise? Parce qu'après sa reddition en 1847, l'émir fut conduit en exil en France, d'abord à Pau, puis au château d'Amboise où il séjourna entre 1848 et 1852 en compagnie de sa mère, de ses trois épouses, de ses enfants, de membres de sa famille, de domestiques, et de compagnons. Durant ce séjour, 25 personnes de sa suite décédèrent de maladie, de vieillesse.... et furent inhumés dans les jardins entourant le château. Un an après son départ fut érigé un cénotaphe carré de trois mètres de haut surmonté d'un croissant, cénotaphe qui existe toujours.    

    Au début du XXIème siècle, un architecte paysager, Rachid Koraïchi aménagea dans les jardins du château un espace consacré aux 25 membres de la famille et compagnons de l'émir inhumés à Amboise. Ce fut le Jardin d'Orient constitué de 25 stèles taillées dans des pierres d'Alep et gravées d'hymnes à la paix et à la tolérance extraits du Coran. Le Jardin d'Orient fut inauguré le 23 juin 2005.

    Le 16 novembre 2006, la place de l'émir Abdelkader est inaugurée à Paris par le maire Bertrand Delanoë dans le cinquième arrondissement. 

    Le 12 décembre 2008, la place de l'émir Abdelkader est inaugurée à Lyon dans le septième arrondissement. 

    Toujours en 2008, est émis un timbre poste d'une valeur de 0,54 euros à l'effigie de l'émir. Ce timbre est aujourd'hui côté 1,25 euros. 

    Je suppose que mon éminent confrère historien n'est pas sans ignorer tous ces faits. 

    Alors est-ce utile d'émettre la proposition d'ériger un nouveau monument à la gloire de l'émir? D'autant que, mais cela Benjamin Stora ne pouvait le prévoir, sa proposition a suscité un tollé en Algérie; le président de la Fondation de l'émir Abdelkader, par ailleurs descendant de l'illustre personnage a exprimé son refus quant à l'érection d'une statue de son ancêtre en France et a lancé une pétition électronique afin de collecter des signatures pour rejeter cette proposition. 

    Je terminerais sur un clin d’œil de l'Histoire.. Français et Algériens savent-ils qu'en 1950 a été émis en Algérie un timbre poste en Algérie, d'une valeur de 40 francs, timbre poste sur lequel figuraient côte à côte Abdelkader et..... Bugeaud ! C'est Mohamed Racim qui avait dessiné les personnages et Charles Paul Dufresne en avait été le graveur.

lundi 8 février 2021

Réponse au rapport Stora

    Benjamin Stora a donc rendu son rapport au Président de la République, rapport ayant pour objectif de réconcilier les mémoires franco-algériennes et les mémoires franco-françaises, mémoires qui s'affrontent à propos de la guerre d'Algérie.

    Disons le tout net, il est impossible à ce jour de réconcilier les mémoires franco-algériennes! Pourquoi?

    Parce que l'Algérie, depuis 1962 a construit une histoire mythique de la construction de sa nation, et une histoire mythique de ce qu'elle appelle la guerre d'indépendance. En effet , ériger en vérité historique les 45 000 morts de la répression du 8 mai 1945 est un mythe. D'abord parce que les estimations les plus élevées donnent un chiffre de l'ordre de 6 à 8 000 victimes. Certes, c'est énorme, mais cela représente huit fois moins que le chiffre référent de la République algérienne. Ensuite, 45 000 morts dans le Constantinois est un non sens démographique. Jamais la population n'aurait pu connaître l'accroissement démographique qu'elle a connue au cours des deux décennies suivantes. Il en est de même du nombre des victimes indigènes de la guerre d'Algérie. 450 000 morts est le nombre communément admis. Or en Algérie, l'association des anciens combattants avance régulièrement 1500000 morts. Démographiquement irréaliste. On lit donc une Histoire falsifiée. Il en est de même des trois siècles d'occupation ottomane -oserai-je parler de colonisation?- qui sont gommés; pourtant cette occupation fut très dure, les Ottomans n'hésitant à perpétrer des massacres contre des tribus rétives à l'impôt ou qui exprimaient des velléités d'insoumission. Que dire de Mokrani "grande figure de la résistance au système colonial" qui fut longtemps un grand ami de la France? Que dire d'Abd el Kader lui aussi grand résistant qui jamais ne put, ou ne sut fédérer tout un peuple contre l'occupant français? La liste est longue des événements qui ont été "fabriqués" pour donner une légitimité au pouvoir en place depuis 1962; il est dans ses conditions difficile pour ne pas dire impossible de se réconcilier, avec un pays dont l'Histoire est mythique et non objective. La réconciliation ne pourra être possible que le jour où éclora une génération d'historiens algériens totalement indépendants du pouvoir. Aussi je consacrerais la suite de ma réponse aux mémoires franco-françaises. Je tenterais d'éviter les arguments relevant d'arguties politiciennes pour me concentrer sur des faits historiques.

    Parmi les propositions de Benjamin Stora figurent quelques unes qui ne peuvent réconcilier les mémoires franco-françaises.

    La commémoration du 19 mars. Proposition surprenante. Tout d'abord référons nous à quelques citations. 

François Mitterand, président de la république:" Une telle décision entraînerait la confusion dans la mémoire de notre peuple".

Maurice Allais, prix Nobel d'économie en 1988:"Pour les victimes des Accords d'Evian, le 19 mars ne peut constituer un moment solennel de commémoration". Maurice Allais par ailleurs parle des "Non accords d'Evian" et "d'accords déviants".

Nicolas Sarkozy : "Pour que la commémoration soit comme il faut, il faut que la date célébrée soit acceptée par tous; ce qui n'est pas le cas". Citation intéressante car comment cette date peut-elle être acceptée par tous? Les accords d'Evian ont été violés dès le lendemain par le FLN qui massacre des Harkis à Saint Denis du Sig; c'est Guy Pervillé qui rappelle ce fait. Après le 19 mars le FLN multiplie les enlèvements, ce que Jean Monneret qualifie de terrorisme silencieux. Plus de 1 600 Européens enlevés et qui ont disparu à jamais selon J.J.Jordi. Comment occulter les massacres d'Oran du 5 juillet? Environ 700 victimes!  N'oublions pas les victimes militaires; plus de 600 soldats français sont morts après le 19 mars; de nombreux militaires ont été enlevés et ont disparu; 15 le 5 juillet à Oran. 8 dans le secteur d'Aïn el Turck le 8 juillet. Enfin des dizaines de milliers de Harkis massacrés. En aucun cas le 19 mars ne peut être une date de commémoration qui réconcilierait les Français.

    Autre proposition surprenante; commémorer la date du 17 octobre 1961 concernant la répression des travailleurs algériens à Paris lors d'une manifestation qui avait été interdite par le préfet de police. Un journaliste maoïste, Jean Luc Einaudi -et non un historien- a fait état de plus de 100 morts, chiffre repris par les Algériens et plus surprenant par certains historiens dont Gilles Manceron -au fait je n'ai jamais trouvé chez cet historien son sujet de thèse. Pourquoi retenir un chiffre fourni par un journaliste d'extrême gauche et non celui d'un historien, Jean Paul Brunet qui revoie les chiffres considérablement à la baisse. D'autant que selon Einaudi, un certain nombre de victimes ont été abattues avant le 17 octobre et un certain nombre après cette date. Et c'est là qu'Einaudi devient intéressant dans le sens où l'on pourrait s'interroger sur le nombre de victimes dues au FLN. En effet, les membres du FLN exerçaient une véritable terreur envers leurs compatriotes qui refusaient de manifester, qui refusaient d'être rackettés ou qui étaient membres ou sympathisants du mouvement de Messali Hadj. Aurons-nous un jour accès aux archives du FLN qui nous permettraient de savoir combien de ses compatriotes il a jeté dans la Seine avant et après la manifestation?  

    Les dates de ces deux commémorations demeurent parmi les propositions, celles qui seront un frein, un obstacle majeur à la réconciliation des mémoires en France. Par contre proposer la date du 5 juillet serait un point positif encore faut-il que l'Etat algérien reconnaisse ce massacre et que l'état français reconnaisse sa responsabilité, le président de la République d'alors ayant ordonné aux militaires français de rester dans leurs casernes alors que leurs compatriotes se faisaient massacrer à leurs portes. Rappelons que le massacre d'Oradour sur Glane (environ 700 morts) a été reconnu par les historiens allemands.

    Les autres propositions relèvent de ce que l'on peut appeler de la démagogie. "Panthéoniser" Gisèle Halimi? Surprenant. En tant que défenseuse des terroristes FLN, elle a droit à sa statue en Algérie, pas en France. Rendre le canon Baba Mezroug? Outre le fait, comme le rappelle Guy Pervillé, qu'il a servi à exécuter nombre de prisonniers français dont le Père Levacher, ce qui est une insulte à la mémoire de ces victimes, quitte à le rendre, rendons le aux Ottomans! Bien évidemment le lecteur aura compris qu'il s'agit d'humour cynique de ma part. Une statue à l'Emir Abd el Kader à Amboise? N'y-a-t-il pas déjà une stèle? Donner un nom de rue à Emilie Busquant qui aurait confectionné le drapeau algérien? Outre le fait que les Français n'en ont cure de savoir qu'une de leur compatriote aurait confectionné le drapeau algérien, il convient de rappeler qu'il y a quelques années une polémique a secoué la presse algérienne entre partisans de Busquant et opposants; ces derniers ne lui reconnaissant pas l'honneur d'avoir été la première à confectionner la drapeau. Que la France reconnaisse l'assassinat de l'avocat Ali Boumendjel? Pourquoi pas? Pourrait-on obtenir la réciprocité de l'état algérien qui reconnaisse sa responsabilité dans les massacres d'El Halia, lesquels avaient suscité l'horreur chez Abane Ramdane, sa responsabilité dans le massacre de Melouza, sa responsabilité dans le massacre d'Oran.....

    Je ne reviendrais pas sur la question de la restitution des archives à l'Algérie. Mon collègue Guy Pervillé a envoyé une réponse fort documentée à Abdelmajid Chikhi directeur des Archives algériennes.

    Poursuivre l'activité du comité mixte d'experts scientifiques algériens et français chargés d'étudier la restitution des restes humains de combattants algériens... Oui. Mais il faut la encore obtenir la réciprocité. Où sont enterrés les soldats français qui jamais n'ont réapparu? De même des Harkis et des civils européens? Je rappelle qu'il existe une commission américaine qui officie au Vietnam avec le soutien des dirigeants de ce pays dans la recherche des corps des soldats US. Et chaque fois que des restes sont exhumés, ils sont rapatriés aux Etats Unis. Ce travail de coopération pourrait-il être concevable entre la France et l'Algérie?

    Réactiver le projet de musée de l'histoire de la France et de l'Algérie? Pourquoi pas? Mais le projet devra être encadré par de nombreux historiens, algériens indépendants du pouvoir -une utopie?- et français, mais pas seulement ceux qui sont coutumiers des médias ou qui écrivent l'histoire de l'Algérie selon une doxa répandue dans la presse. Outre Benjamin Stora, Raphaëlle Branche, Trévor Quemeneur, Sylvie Thénault, il serait bon que figurent à leurs côtés, Guy Pervillé, Jean-Jacques Jordi, Jean Monneret, Olivier Dard, Jeanine Verdès-Leroux... Car qui parle de musée, parle de mémoire, bien évidemment, mais aussi et surtout d'Histoire. Or ce que semble occulter Benjamin Stora, c'est que par delà le conflit mémoriel il existe en France un conflit d'écriture de l'Histoire. Contrairement à ce que dit Manceron que je me refuse à qualifier d'historien et qui a accusé Guy Pervillé d'être proche des milieux  nostalgériques, un comble de la part de ce monsieur qui est un militant à la solde d'une idéologie, il existe en France une pléiade d'historiens qui hélas, écrivent une Histoire partisane ou une Histoire à sens unique. Je suis d'accord pour que l'état français reconnaisse le rôle de l'Armée dans les disparitions d'Algériens, mais dans le même temps il faut demander à l'Algérie qu'elle reconnaisse son rôle dans les disparitions, les massacres des civils européens d'Algérie et des Harkis et il faut que la France rende hommage à ces victimes. Et c'est là que le bât blesse pour certains historiens. Demander, exiger cette reconnaissance n'est en aucun cas être un nostalgique de l'Algérie française. C'est seulement contribuer à l'objectivité de l'Histoire.

    Quant aux essais nucléaires, je rappellerais qu'entre 1962 et 1966, l'Algérie était indépendante et une nation souveraine. Le FLN ne s'était pas gêné pour violer les accords d'Evian dès le 20 mars; pourquoi l'Algérie indépendante a-t-elle laissé poursuivre les essais nucléaires: 11 sur les 17 effectués. Au nom de quels intérêts?

    Je ne prétends pas avoir appréhendé le rapport Stora dans sa globalité. 200 pages, avec les annexes, c'est considérable. Mais je voulais apporter quelques éléments de réflexion historique à mes lecteurs en essayant de dépasser les arguments politiciens

jeudi 24 mars 2016

19 mars 62 des historiens racontent


Le 18 mars 2016, vingt historiens ont signé un Manifeste afin d'expliquer pourquoi la date du 19 mars 1962 ne peut être en aucun cas une date de commémoration de la fin de la guerre d'Algérie voire même d'un cessez le feu puisque ce cessez le feu n'a pas été respecté par le F.L.N.

lire le texte sur Centre de Documentation Historique de l'Algérie   (CDHA)

voir également mon interview dans la Provence du 19 mars 2016,
                   et mon interview dans Var Matin du 19 mars 2016.

jeudi 19 mars 2015

la Tunisie, hélas!

Il y a près de trois mois, je souhaitais à la nouvelle Tunisie de Monsieur Essebsi de réussir son entrée dans le club restreint des pays démocratiques.
Entre temps, Monsieur Essebsi fit entrer des  membres de Ennahdha au gouvernement. Certes, ils  avaient des  postes secondaires et jouaient un rôle mineur. Toutefois, l'observateur étranger conservait un certain scepticisme.
Puis, il y eut les tragiques événements d'hier; 19 morts? peut-être plus.
Le sud de la  Tunisie échappe au contrôle  de l'état de droit.
Les frontières de la Tunisie avec la Libye sont perméables et l'instabilité de ce pays depuis la chute de Khadafi représente un danger pour ses voisins, l'Egypte,  comme on a pu le constater,  il y a quelques jours et bien évidemment la Tunisie.
J'aurais donc une pensée pour les "droits de l'hommistes patentés" que sont Bernard Kouchner et BHL qui ont su peser de leur influence pour que la France intervienne en Libye. Aujourd'hui,  ils sont bien discrets! Quant à Monsieur Sarkosy, principal artisan de l'intervention militaire en Libye, il présente ses condoléances aux familles des victimes du musée du Bardo.
L'Occident depuis dix ans ne cesse de subir les conséquences de ses interventions militaires; en Irak avec la coalition Bush-Blair; et en Libye où l'on retrouve les Britanniques -décidément très va-t-en guerre!- aux côtés des Français. Ah, si Dominique de  Villepin avait pu nous  refaire le discours d'il y a  dix ans!
En conclusion force  est de constater, qu'à cause de politiques inconséquents et d'intellectuels aveugles, des rives de l'Euphrate aux  boucles du Niger, une immense  zone a sombré  dans le chaos et la  barbarie!  

lundi 9 mars 2015

Hélie Denoix de Saint Marc, Maurice Thorez et Georges Marchais

Robetrt Ménard, maire de Béziers a donc décidé de  débaptiser la rue du 19 mars 1962 pour l'appeler rue Hélie Denoix de Saint Marc.
Tollé de la  FNACA, tollé à gauche, bronca du PCF, des  Jeunesses Communistes et d'autres encore.
Pierre Laurent, secrétaire général du PCF est indigné qu'on attribue le nom d'une rue à un officier putschiste.
Pierre Laurent a la mémoire courte ou ne connaît pas l'histoire de son parti. 
Je me permets de lui rappeler -ou de lui apprendre- qu'en septembre 1939, le secrétaire général du PCF de l'époque, Maurice Thorez, alors incorporé sous les drapeaux dans la  France en guerre, décida de déserter afin d'être fidèle au pacte germano-soviétique. Puis il gagna l'URSS où il passa cinq années paisibles aux frais du Tsar Rouge, Joseph Staline. 
En février 1941, un jeune homme âgé  de dix neuf ans, Hélie  Denoix de Saint Marc décide lui de s'engager dans la  Résistance; dénoncé en juillet 1943, il est déporté à Buchenwald d'où il en sort moribond en 1945.
Au printemps 1941, un autre jeune homme âgé de 21 ans, Georges Marchais s'apprête à convoler en justes noces et travaille à l'usine. Appelé à travailler dans les usines Messerchmidt en Allemagne, il y passe quelques mois; puis il s'en évade, c'est du moins ce qu'il affirmera dans les années soixante dix lorsque surviendra la  polémique sur son attitude pendant la seconde guerre mondiale. En tout cas, je ne  sache pas qu'il ait été résistant.
A la fin de la guerre, de Gaulle grâcie Thorez(!). En effet, il avait été condamné à six ans de prison pour désertion. Après sa mort en 1964, de  nombreuses municipalités communistes donnèrent son nom à une rue, une avenue ou une place sans  que  personne ne s'indigna qu'on donnât un  nom de rue à un déserteur.
Quant à Georges Marchais, son passé trouble ne l'empêcha pas  de devenir secrétaire général du PCF et candidat à la  présidence de  la  république!
Enfin, je voudrais rappeler à la  FNACA si attachée au 19 mars, qu'entre cette date et le  1er juillet 1962, le Ministère des Armées compte parmi les militaires 330 tués, 349 blessés et 36 disparus. Il est de bon ton d'attribuer ces pertes à l'OAS; une  précision s'impose, l'OAS ne  procédait pas à des enlèvements. Quant aux 679 autres victimes, on est en droit décemment d'en attribuer un très grand nombre au FLN. 
Pour conclure, entre le 1er juillet 1962 et le 31 décembre 1962, le Ministère des Armées compte toujours parmi les militaires 30 tués, 73 blessés et 126 disparus! Or tout le monde est d'accord pour affirmer qu'à partir du 1er juillet il n'y avait plus aucun OAS sur le sol algérien. D'autre part, il conviendrait également de se souvenir des centaines de victimes du 5 juillet à Oran.
Pour toutes ces raisons, célébrer la date du 19 mars est une insulte aux morts, blessés, disparus, victimes de la stratégie délibérée de terreur du FLN qui ne voulait pas d'Européens dans l'Algérie indépendante.

dimanche 1 février 2015

Zemmour et Boumedienne

La polématique médiatique autour d'Eric Zemmour étant quelque peu retombée, j'en profite, loin des passions suscitées par ses paroles pour revenir sur certains propos afin de les réinscrire dans l'Histoire.
Il semblerait donc, que tout au moins implicitement, le polémiste n'aurait pas écarté l'idée d'un déplacement de population, en rappelant "qu'en 1940, personne n'aurait pensé que vingt ans plus tard, un million de Français d'Algérie seraient contraints de quitter le sol sur lequel ils étaient nés".
Devant la levée de boucliers de censeurs dont nombreux sont issus de la gauche moralisatrice et bien pensante, je me permettrai de rappeler ces faits.
Quelques années avant qu'Hitler eût commencé la déportation des Juifs et des Tsiganes, Staline organisait le déplacement de centaines de milliers de personnes au sein de l'immense URSS; il poursuivit tout aussi consciencieusement ces déplacements après 1945.
D'autre part au lendemain de la seconde guerre mondiale, des centaines de milliers d'Allemands résidant en Europe de l'Est ou en Europe Centrale furent contraints de  quitter les régions où  ils habitaint pour rejoindre le territoire de la nouvelle  RFA. C'est ainsi que les  Allemands de Prusse Orientale installés là depuis des siècles se retrouvèrent sur les rives du Rhin par exemple.
Entre 1947 et 1962, ce fut le lent cortège vers l'Europe des Hollandais d'Indonésie, d'Indochinois fuyant le  communisme, de Français d'Afrique du Nord,  de  Belges du Congo. Mais  c'étaient bien évidemment d'affreux colons, exploiteurs et impérialistes, ils n'avaient que ce qu'ils méritaient. Point de compassion!
Cet exode des colonies connut un nouveau pic en 1975 avec le départ précipité, la peur au ventre et une valise dans  chaque main de 500 000 portugais fuyant l'Agola, le Mozambique la Guinée Bissau et le  Cap Vert.
Mais cette année 1975 connut un autre déplacement massif de population totalement oublié. 
Le 18 décembre, 45 000 familles marocaines, soit environ 350 000 personnes furent expulsées en 48 heures d'Algérie, sur ordre du président de la république d'alors, Houri Boumedienne. Celui ci avait auparavant pris conseil auprès de son ministre des Affaires Etrangères, un certain Abdelaziz Bouteflika!
La chasse à l'homme des Marocains avait commencé dix jours auparavant. Nombreux furent rassemblés et engouffrés dans des camions qui les dirigèrent vers la  frontière. Ceux qui étaient encore chez eux le 18 décembre furent expulsés sans  ménagement, alors que c'ètait l'Aïd el Kébir. Les couples mixtes furent séparés. Des pères ou des mères furent séparés de leurs enfants. Les biens des Marocains furent confisqués. Leurs avoirs bancaires furent bloqués. Pourtant certains d'entre eux avaient soutenu leurs frères algériens dans la lutte pour l'indépendance. Nombre d'entre eux étaient  nés en Algérie! Ironie de l'histoire, ceux là avaient la possibilité de demander la  nationalité française!
Les déplacements de populaation se poursuivirent après 1975 ailleurs dans le monde; Bosniaques fuyant les massacres en Croatie ou en Serbie, populations de l'Afrique Equatoriale errant en quête de paix... Plus récemment des milliers de Chrétiens d'Orient sont contraints à l'exil
Il semble bien que le concept de déplacement de populations soit inscrit dans l'histoire de l'humanité.

samedi 31 janvier 2015

Chuchill et Mers el Kébir

Cet article sera bref.
Mais je ne peux m'empêcher de réagir aux informations incomplètes véhiculées  par les médias. Depuis deux jours à la télévision, on nous ressasse la grandeur de l'homme,  Churchill, le "Vainqueur de la  Deuxième  Guere  Mondiale". Loin de moi l'idée  de  contester la valeur du Premier  Ministre qui sut insufler  à son peuple le  courage et la  détermination nécessaires pour lutter contre le  Nazisme.
Quant à moi, j'aurai une pensée pour les 1297 marins français morts dans  la  rade de Mers el  Kébir le  3 juillet 1940 après  que ce même Churchill eût ordonné la  destruction de la flotte française, qui, à quai, n'eut pas les moyens de combattre. L'aurait-elle  fait? J'en doute, tant il est acquis qu'une grande majorité de l'armée française était  alors germanophobe.
Ces marins  français morts pour la France subirent en outre une humiliation, puisqu'enterrés à Mers el  Kébir, le  cimetière fut profané en 2004!
In Memoriam! 

lundi 19 janvier 2015

Soumission, Houellebecq, l'Islam et Gabriel Audisio.

Ces derniers  jours, Soumission, le  dernier livre de Michel Houellebecq a fait couler beaucoup d'encre. L'auteur a été accusé de mettre de l'huile  sur  le feu, eu égard au  fait que la sortie du livre coïncidait avec  les attentats contre Charlie Hebdo et l'épicerie Casher de Vincennes.
Il s'avère que l'ouvrage reçoit un accueil triomphal en Allemagne où 100 000 exemplaires ont été vendus en une semaine et qu'un nouveau tirage de 50 000 exemplaires est prévu.
Je ne parlerais pas de Soumission, ne l'ayant pas lu. Je retiens toutefois que l'auteur prévoit dans sa fiction qu'en 2022 la  France élit un président de la république musulman; d'où Tollé chez nos bien pensants!
Ce scénario m'a rappelé celui d'un autre ouvrage tombé dans  l'oubli.
En 1925, un jeune écrivain français -lui aussi oublié- Gabriel Audisio, publiait un roman, Trois hommes et un minaret.
L'oeuvre est une fable originale et truculente que  je me permets de vous narrer brièvement. Un Elu arrivant au Paradis est prié par Saint Pierre de raconter ce qui se passe sur la Terre. Venant de France, l'Elu raconte les bouleversements que son pays a vécus. La France s'est vu contrainte de faire appel à de nombreux étrangers pour réparer ses forces -nous sommes, il convient de le rappeler au lendemain de la première Guerre Mondiale- pour assurer la continuité de sa race et mettre à execution un vaste programme de travaux publics. Des racoleurs sillonnent les villes et les campagnes d'Algérie et de nombreux Musulmans s'embarquent pour Marseille d'où ils gagnent Paris. Confronté à l'arrivée sans cesse croissante de nombreux immigrés, le Gouvernement Français dans sa grande générosité conçoit le projet d'édifier en plein coeur de la capitale un Collège Pan Mahométan. Sitôt construit le Collège attira, outre les Musulmans de France, une population hétéroclite composée de "Jeunes Turcs, de Marocains, de Syriens...que leurs pères envoyaient en Occident pour en faire des Musulmans d'élite". Mais bien vite le Collège -qui attire également des touristes et des Parisiens friands d'Orientalisme- révèle un pouvoir magnétique jusqu'alors insoupçonné, surtout le Vendredi, lors de l'appel à la prière. Une foule nombreuse se dirige vers la mosquée du Collège, musulmans évidemment mais aussi chrétiens et mécréants. Ainsi, un voisin, Tristan Lerâle, libre penseur de son état qui assiste à la scène de son balcon, invite passants et amis et juge tout cela "sacré, noble et poétique". D'autre part, le Mufti, homme d'une grande séduction, au regard de braise, séduit Olga une  jeune femme entretenue par un riche négociant bedonnant. Le même jour, le Mufti reçoit la visite  de l'épicière désireuse de lui offrir ses charmes, mais ne la jugeant pas digne de lui octroyer ses faveurs, il la met d'autorité dans les bras de son serviteur. Le libre penseur Tristan Lerâle se convertit à l'Islam et va jusqu'à se faire circoncire par son médecin. Impressionné, le Mufti proclame Lerâle Sultan. Au terme de cette folle journée, l'intrigue bascule dans la démesure. Sous l'influence conjointe des trois hommes, le Mufti devenu "Mufti des Gaules", son serviteur promu "Emir des Armées" et le Sultan, Paris devient musulman. Puis la France devient "la fille cadette de l'Islam". Au Paradis, Nostradamus annonce:"J'avais prédit les faits!". Les pays voisins redoutent la France. Ils ont déroulé sur leurs frontières des cordons sanitaires afin d'empêcher les prosélytes de faire des adeptes chez eux. La France connaît une  mutation économique sans précédent: fin de l'élevage porcin, mévente des vins, fin des spéculations boursières...
A ce stade du récit, Saint Pierre était fort chagriné.
Heureusement,"un nouveau Chales Martel se lève en la personne de Célestin Bobon, pharmacien à Sisteron qui fonde une société secrète, le Fodouk des Marseillais, fomente un soulèvement, rétablit la Bourse et l'élevage porcin, et boute l'envahisseur hors  de France".
Le roman connut des fortunes diverses; après avoir reçu un prix  littéraire, il tomba dans l'oubli, à tel point qu'Albert Memmi dans son Anthologie des écrivains francophones d'Afrique du Nord, cite Audisio, parle de son oeuvre, mais mentionne juste Trois hommes et un minaret dans la biblioggraphie. Il en est de même de Louis Brauquier qui dans Les Cahiers du Sud, n° 20 consacré à Audisio, rappelle leur profonde amitié, loue le  poète, mais oublie de mentionner ce roman.
L'ouvrage a toutefois  été réédité il y a  quelques années chez l'Harmattan.
Quant à Gabriel Audisio, qui s'est longtemps partagé entre la France et l'Algérie, qui a bien connu et vraisemblablement influencé Camus, il est décédé en 1978 à Yssy les Moulineaux.    

Nota: l'intégralité de mon article a été publié dans l'ouvrage Camus, Audisio, Roblès, frères de soleil, éditions Edisud, 2003.

samedi 27 décembre 2014

Du discours de Carthage à l'élection de Beji Caïb Essebsi

Le 31 juillet 1954, Pierre Mendès France, alors Président du Conseil, prononçait le célèbre discours de Carthage qui ouvrait la porte à l'indépendance de la  Tunisie et du Maroc.
Quelques jours plus tôt, le 20 juillet, les accords de Genève -consécutivement au désastre de Dien Bien Phû survenu le 7 mai- octroyait l'indépendance à toute la  péninsule indochinoise et trois états nouveaux naissaient, le Viet Nam, le Laos et le  Cambodge.
L'Empire Français, ou plutôt l'Union Française s'effritait.
Le 4 août, de violentes émeutes éclataient au Maroc, les manifestants revendiquant entre autre le retour du Sultan que la  France avait exilé.
Par contre en Tunisie, Bourguiba appelait à cesser les hostilités contre les intérêts français.
Le 1er novembre en Algérie, survenaient les attentats de la  Toussaint Rouge, qui firent l'objet du premier article de mon blog. Le 12 novembre, François Mitterrand, ministre de l'Intérieur de Pierre Mendès France déclarait la guerre au F.L.N. et proclamait que "l'Algérie, c'était la  France". Est-ce pour cela que la Gauche française s'est depuis engagée dans une politique de repentance, afin de  faire oublier la politique qu'elle mena en Algérie au moins jusqu'en 1958?
En Tunisie, la voie vers l'indépendance à laquelle elle accéda le 20 mars 1956 était toute tracée.
Lamine Bey fut le dernier souverain et fut déposé par Habib Bourguiba qui exerça un pouvoir autoritaire durant trente années. Le "vieux lion" viellissant et fatigué fut à son tour déposé par Zine el Abidine Ben Ali qui exerça lui aussi vingt quatre années durant un pouvoir autoritaire avant d'être contraint à l'exil en janvier 2011 par "la révolution de jasmin". Les trois années qui suivirent furent quelque peu chaotiques, comme tous les lendemains de révolutions.  Il y a quelques jours Beji Caïd Essebsi a été démocratiquement élu, semble-t-il. Essebsi avait 28 ans lors du discours de Carthage et faisait alors partie de la garde rapprochée de Bourguiba.
Il aura donc fallu soixante années pour que la Tunisie accède au statut de pays démocratique. Hier, sur une chaîne de télévision, l'écrivain algérien Boualem Sansal affirmait qu'aucun pays arabe n'avait encore accédé à l'état de droit. Certes, l'Algérie, soixante ans après la  Toussaint Rouge et cinquante deux ans après son accession à l'indépendance est toujours sous la férule autoritaire du F.L.N. qu'une Gauche française a encensé, oserai-je affirmer que, si elle ne  l'encense pas, du moins ne condamne-t-elle pas ce régime antidémocratique.
Que dire du Maroc et des espérances qu'avait suscitée l'accession au trône de Mohamed VI ?
Que dire de la Lybie indépendante depuis soixante trois ans? Quant à l'Egypte...
Mais peut-être doit-on une nouvelle fois accuser le colonialisme  de tous les maux et d'avoir engendré des dictatures?
Puis-je affirmer qu'en Tunisie, Essebsi, c'est le changement dans la continuité?
Mais, objectivement, je me dois de souhaiter à la Tunisie nouvelle de réussir son entrée dans la voie démocratique et d'être un exemple pour le Maghreb.

vendredi 26 décembre 2014

anniversaires et commémorations (suite)

L'année 1944 est fertile en événements qu'on aurait pu commémorer avec faste.
Rappelons ainsi "la Conférence de Brazzaville" qui s'est tenue du 30 janvier au 8 février. Et profitons en pour citer des extraits du discours de de Gaulle: " Nous lisons de temps à autre que cette guerre doit se terminer par ce qu'on appelle un affranchissement des peuples coloniaux. Dans la France coloniale, il n'y a ni peuple à affranchir ni discrimination raciale à abolir.  Il y a des populations qui se sentent françaises...Il y a des populations qui se sentent françaises et que nous entendons conduire par étapes à la personnalité, pour les plus mûres aux franchises politiques, mais qui n'entendent connaître d'autre indépendance que l'indépendance de la France... les fins de l'oeuvre de civilisation accomplie par le France dans les colonies écartent toute idée d'autonomie, toute idée d'évolution hors du bloc français de l'Empire; la constitution éventuelle -même lointaine- de self government dans les colonies est à écarter".
Le grand homme manquait quelque peu de vision à long terme; d'autant que quelques jours plus tôt, alors qu'a été présenté à Marrakech par les nationalistes marocains le Manifeste de l'Istiqlal, de Gaulle dépêche immédiatement à Rabat, René Massigli commissaires aux Affaires Etrangères du CFLN pour contraindre le  Sultan qui a cautionné le texte de retirer les termes d'indépendance et de nation marocaine.

mardi 23 décembre 2014

Anniversaires et commémorations (suite)

Dans mon article précédent, j'avais signalé combien 2014 était une année à commémorations. D'aucun aurait pu me reprocher d'avoir omis 1914, le centenaire du déclenchement de la première guerre mondiale et son impact au Magrheb. Je renverrai le lecteur à mon article "Alger pendant la Grande Guerre" paru dans Alger, 1860-1939" chez Autrement en 1999.

Je choisirai de  mettre l'accent sur le rôle de l'Armée d'Afrique. 300 000 soldats de cette armée ont été engagés dans ce conflit, 190 000 Indigènes et 110 000 Français. Dans chaque cas, les pertes s'élèveront à un cinquième de l'effectif. Ces troupes sont confrontées à des combats d'une extrrême vioence dès les débuts des combats. Le 22 août, sur laa Sambre le 2ème Zouaves perd 1 000 hommes. Sur la  Marne, trois divisions de l'Armée d'Afrique sont engagées. Le 5 septembre, les Chasseurs de la Brigade Marocaine perdent un millier d'hommes dont 9 officiers. Sur l'Ourcq, le jour de la mort de Charles Péguy, le lieutenant Alphonse Juin -futur maréchal de France- à la tête d'un régiment de Chasseurs est grièvement blessé à quelques centaines de mètres du poète. Lors de la bataille de la Marne, le tribut de la Brigade Marocaine est lourd; des 5 000 hommes, il n'en reste que 700 qui seront incorporés dans le 1er Tirailleurs Marocains afin de reconstituer un régiment; celui-ci aura l'honneur de porter sur son drapeau, l'inscription "la Marne". Parmi les survivants de la Brigade Marocaine, un nom mérite d'être cité, celui de Gouraud qui sera au lendemain de la guerre Haut Commissaire de la République au Levant. 1914 s'achève avec des combats sur l'Yser et à Ypres où s'illustrent les Zouaves.

Je n'irai pas plus loin dans les exploits de ces régiments tout au long des quatre années de guerre car j'ai donné un long article s'intitulant "l'Histoire de l'Armée d'Afrique" à la revue interne de l'association Racine Pieds Noirs présidée par mon ami Christian Fenech, revue qui devrait paraître sous peu.

dimanche 21 décembre 2014

Anniversaires et commémorations

La France aime les anniversaires et les commémorations! 2014 y aurait dû être propice, mais la sélectivité de la mémoire est passée par là. Jugeons donc. 11 janvier 1944, parution du Manifeste de l'Istiqlal qui est présenté le lendemain à Marrakech à de Gaulle lors de sa rencontre avec Churchill. 30 janvier-8 février 1944, conférence de Brazzaville. 15 mars 1944, l'appellation "Empire Français" disparaît au profit de "l'Union Française", voilà qui aurait dû ravir nos anticolonialistes primaires toujours prompts à dénoncer l'impérialisme et lle colonialisme. 22 juillet 1944, fin de la Campagne d'Italie où s'illustrèrent les régiments de l'Armée d'Afrique -composée certes de 52% "d'Indigènes" pour reprendre une expression qui connut récemment son heure de gloire, et de 48% de Français d'Algérie du Maroc et de Tunisie- et où s'illustrèrent des chefs glorieux de ces régiments; citons au moins pour mémoire les généraux Juin et de Montsabert. Ces chefs et leurs soldats montrèrent leur bravoure l'année précédente lors d'une campagne oubliée, celle de Tunisie. Certes, le débarquement de Provence fut commémoré, mais qu'apprit-on réellement sur l'Armée d'Afrique? Voilà donc pour les soixante dixièmes anniversaires. L'année 1954 fut également fertile en événements dont on aurait pu commémorer les soixantièmes anniversaires. Le triste désastre de Dien Bien Phû. L'indépendance de la péninsule indochinoise. Le discours de Carthage de Pierre Mendès France. La Toussaint sanglante et ses victimes innocentes dont peut-être la plus emblématique fut ce jeune instituteur français fraîchement débarqué de Métropole pour alphabétiser et apporter la culture -impérialiste diront nos anticolonialistes primaires- à des enfants vivant dans le djebel. Mon propos sera donc au cours des jours qui suivent de rappeler certains faits oubliés, de mettre en exergue ceux que les médias ou certains confrères historiens occultent.

samedi 20 décembre 2014

La Toussaint sanglante : 1° novembre 1954, Chronique d’une insurrection annoncée.

      Dans la nuit du 31 octobre au 1° novembre 1954, entre 23 h 45 et 3 heures du matin, l’Algérie est secouée par une vague d’attentats. Le premier touche une caserne située entre Boufarik et Blida ; il s’agit pour des rebelles sous les ordres de Amar Ouamrane un Kabyle qui deviendra plus tard responsable de la wilâya 4 et ministre du G.P.R.A. de se saisir du stock d’armes ; l’opération est un échec car le commando rafle 4 mitraillettes et 6 fusils. A quelques kilomètres de là un scénario identique s’est reproduit à la différence que le commando a laissé trois morts et des blessés et n’a pu prendre des armes. Au même moment, la coopérativede Boufarik brûle.
A 0h15, le préfet d’Oran reçoit un coup de téléphone l’informant que la gendarmerie de Cassaigne vient d’essuyer des rafales de mitraillette et qu’un Européen a été tué ; d’autre part à quelques centaines de mètres de là un gardien a été assommé et son fusil lui a été volé. Le préfet est persuadé qu’une série d’événements aussi graves dans une région habituellement calme n’est pas le fruit du hasard. Il ne sait pas encore, il l’apprendra plus tard, que deux fermes ont été mitraillées et que le transformateur du centre d’Ouillis a été attaqué ; le garde ayant été blessé. D’autre part de nombreux poteaux télégraphiques ont été sciés et des fils téléphoniques sectionnés.
       A Alger à 0h45, une explosion retentit à l’usine à gaz .A la même heure, deux bombes sont placées à Radio Alger, rue Hoche, ainsi qu’aux pétroles Mory rue de Digne sur les quais du port. Une autre vise le central téléphonique du Champ de Manœuvre. Nulle part les dégâts ne seront importants ; le projet d’embraser Alger est un échec.
     Constantinois : 2 heures. Sur la route de Philippeville, la gendarmerie de Condé-Smendou a été attaquée. A dix kilomètres de Constantine, au Kroub c’est la caserne qui a essuyé des coups de feu, dans les deux cas rien de grave n’est à signaler.
     2h30 : Biskra .Simultanément, le commissariat et la centrale électrique ont été attaqués. On dénombre quatre Européens blessés dont deux policiers. Alerté par téléphone, le sous-préfet, en résidence à Batna déclenche l’alerte générale. Au même instant, des coups de feu retentissent à la caserne, deux militaires français sont mortellement touchés. Le sous-préfet ne sait pas que Hadj Lakhdar Abidi -futur responsable de la wilâya 1- qui a dirigé l’attaque l’a eu dans sa ligne de mire deux heures auparavant et qu’il n’a pas tiré car il était trop tôt !
    3 heures : Kenchela, dans les Aurès. Trois rebelles ont pénétré dans le commissariat et sous la menace de leurs armes se font remettre les revolvers des gardiens de la paix. Le transformateur électrique a sauté ; l’explosion a réveillé en sursaut le lieutenant Darnault qui s’habille à la hâte et sort sur le pas de la porte de la caserne. Cinq coups de fusil sont tirés : le lieutenant et une sentinelle s’écroulent, morts. Les spahis de la caserne ripostent, deux rebelles sont blessés.
Toujours dans les Aurès, à T’Kout, à l’entrée des gorges de Tighanimine, la gendarmerie avec ses dix gendarmes, quatre épouses et cinq enfants est assiégée. Dans cette région aussi, les liaisons téléphoniques et télégraphiques ont été coupées et la localité d’Arris est complètement isolée. Au petit matin, le car Biskra-Arris et ses passagers est stoppé par des inconnus dans un virage ; ils en font descendre un jeune couple d’instituteurs récemment arrivés de Métropole et un caïd ; une rafale claque, le caïd s’effondre, les deux instituteurs également, le jeune homme décèdera quelques heures plus tard, la jeune femme survivra.
      Dès 3h30 à Oran, à 4 heures à Alger et à Constantine, des cellules de crise sont réunies.
     A Oran, le préfet Lambert est persuadé qu’il s’agit du début d’une insurrection ; le général Wiedespach-Thor, commandant la place d’Oran et le commissaire central sont sceptiques. Mais les ordres du préfet sont formels : appliquer les mesures de l’état de siège, procéder à des arrestations chez les nationalistes fichés par les R.G., multiplier les contrôles d’identité. A l’aube 8 musulmans ont été tués ; sur six d’entre eux on a trouvé des armes ; l’un des deux non armés, s’appelle Ramdane Ben Abdelmalek ; il a assisté à la réunion des 22,- dont nous parlerons ultérieurement- c’est un adjoint de Ben M’Hidi. Il est le premier chef de la rebellion à tomber, mais le policier qui enregistre son nom ne le sait pas encore.
Si à Constantine, le général Spillmann commandant la garnison semble surpris, le préfet Dupuch l’est beaucoup moins, lui qui, quelques heures plus tôt avait étudié avec son ami Jean Deleplanque sous-préfet de Batna le problème de la perméabilité de la frontière tunisienne. D’ailleurs à Batna, le sous-préfet a réagi à la manière de Lambert à Oran, avec une priorité, joindre la localité d’Arris.
     A Alger, le Gouverneur Général Léonard a convoqué le directeur de la Sureté Jean Vaujour et le  commandant en chef Paul Cherrière ; la situation est jugée seulement préoccupante, sauf peut-être par Vaujour ; toutefois le risque d’un embrasement des Aurès est évoqué, et il faut se résoudre à prévenir Paris, c'est-à-dire Pierre Mendès-France le président du Conseil et François Mitterrand le ministre de l’Intérieur, et à demander des renforts.
    La radio annonça les attentats dans le courant de la matinée, mais en ce jour férié peu de gens l’écoutaient. A 17 heures parut le journal T.A.M. Dernières Nouvelles dont la diffusion n’était pas très forte. Ce ne fut donc que le 2 novembre que tous les quotidiens titrèrent sur les événements de la veille.
       Peut-on parler de surprise ?
          Pour répondre à cette question, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière dans l’histoire du nationalisme algérien.
     Les premières revendications à caractère nationaliste virent le jour dans les années 1920. On peut affirmer que le lendemain de la première guerre mondiale fut un rendez-vous manqué entre musulmans désireux de s’intégrer à la nation française et les gouvernants français qu’ils fussent à Paris ou à Alger. En effet fort de leur engagement aux côtés des soldats français dans la lutte contre l’Allemagne, les Musulmans assimilationnistes espéraient dans le meilleur des cas un accès à la citoyenneté sans perdre leur statut personnel. D’autre part, nombreux étaient ceux qui réclamaient la création d’un corps électoral indigène avec une représentation au Parlement. Toutefois, des réformes jugées insuffisantes par les Musulmans permirent l’accroissement du nombre d’électeurs chargés d’élire les délégués financiers, les conseillers généraux et municipaux.
     L’une des figures les plus revendicatives de cet immédiat après-guerre fut indéniablement l’Emir Khâled, petit-fils d’Abd el Kader, capitaine de l’armée française, trois citations, deux ans au front à la tête de goumiers qu’il galvanisait. Attaqué par l’Action française, également par l’influent député de Constantine Morinaud, Khâled se retira en Syrie en 1923. Après la victoire du Cartel des Gauches en 1924 il tenta de revenir sur la scène politique, mais ce fut un échec et Khâled mourut à Damas en 1936. Le « khâlédisme » avait marqué les esprits et lorsqu’en 1926 fut créée l’Etoile nord-africaine, elle se donna pour président d’honneur, l’Emir Khâled. L’Etoile est fondée par Hadj Ali Abd el Kader, membre du P.C.F. et par Hassan Issad, membre de la C.G.T.U. Elle apparaît donc comme une filiale du parti communiste. Très vite Hadj Ali laisse la place à Messali Hadj qui devient le chef de l’Etoile nord-africaine le 20 juin 1926. Né à Tlemcen en 1898, Messali est un Kouloughli et issu de la confrérie des Darqawa ; sergent de l’armée française jusqu’en 1921, il est déjà fiché par les R.G. ; en 1925 il est affilié au parti communiste. En 1927 il élabore un programme révolutionnaire qu’il expose à Bruxelles lors du Congrès de la Ligue contre l’Impérialisme. Dans ce programme, il demande «  l’indépendance de l’Algérie, le retrait des troupes françaises, l’élection d’un Parlement algérien au suffrage universel ». En 1928, l’Etoile compte 4 000 adhérents ; en novembre 1929, l’Etoile est dissoute par les autorités françaises, ce qui n’empêche pas Messali d’envoyer en 1930 un mémorandum à la S.D.N. dans lequel il dénonce «  le mythe de la mission civilisatrice de la France en Algérie ». En 1933, il reconstitue, avec l’aide de deux compagnons, Imache et Radjef, le parti sous le nom de Glorieuse Etoile nord-africaine et se rapproche du Destour tunisien et des Jeunes Marocains. Dans ses discours, Messali parle déjà de la nécessité « d’une insurrection armée pour jeter les Français à la mer… du drapeau vert du Prophète qui remplacera un jour le drapeau tricolore ». Il célèbre également « la glorieuse histoire de l’Algérie… la noblesse de son peuple issu d’une noble race ». Ses textes offrent des relents de xénophobie et d’antisémitisme ; le journal l’Humanité s’en inquiète ; Messali interdit à ses militants d’appartenir aussi au parti communiste. En 1935, Messali, Imache et Radjef sont respectivement condamnés à 1 an, 8 mois et 6 mois de prison ; mais Messali s’enfuit à Genève chez Chakîb Arslân idéologue des Oulémas Réformistes autre mouvement contestataire qui, lui, affirme que l’Islam est l’élément fondamental de la vitalité du peuple algérien lequel doit se fondre dans une nation arabe. En 1937, le Gouverneur Général LeBeau demande et obtient avec le soutien des socialistes et des communistes la dissolution de la Glorieuse Etoile. Le 11 mars 1937, Messali, qui entre temps a été amnistié, crée le Parti Populaire Algérien. Le 14 juillet de la même année, plusieurs centaines de militants du P.P.A. défilent dans Alger, en brandissant des drapeaux verts et en criant des slogans tels que « Parlement algérien… Terre aux fellahs… Respect de l’Islam… Des écoles arabes… » La presse communiste dénonce « les nationalistes messalistes (comme étant) des agents de Mussolini ». Auparavant, pour contrer le mouvement messaliste qui échappait à son contrôle, le P.C.F. avait créé le Parti Communiste Algérien. En août 1937, Messali est arrêté. En octobre 1937, aux élections cantonales d’Alger, le P.P.A. présente Messali, bien que ce dernier soit inéligible ; il obtient au premier tour un tiers des suffrages et au second tour la moitié. En totalisant les voix obtenues par une autre candidature à Alger, le P.P.A. obtenait 5 377 suffrages sur 25 000 votants. En septembre 1939, le P.C.A. et le P.P.A. sont dissous.
            A la même époque d’autres mouvements affirmaient des revendications nationalistes, mais pour certains le religieux était le fondement du politique. Ainsi le Mouvement des Oulémas réformistes dont il a déjà été question développe très tôt, dès le début des années vingt, la notion de nationalité algérienne à travers un de ses penseurs, le cheikh Ben Bâdis ; sa pensée sera relayée de façon plus radicale vers l’islamisme par Chakîb Arslân déjà cité, et par Tawfiq el Madani, tunisien, un des fondateurs du parti destourien, expulsé de Tunisie par les Français lequel rédigea en 1932 Le Livre de l’Algérie qui devint l’encyclopédie du nationalisme algérien. Ben Bâdis entretient des contacts avec les Arabes de Syrie et de Palestine, mais aussi avec les Tunisiens, et en mai 1937, il met en garde le gouvernement français contre le risque d’une révolte du Maghreb tout entier.
          L’autre figure qui émerge également dans les années trente est celle de Ferhat Abbas qui tout d’abord présida l’amicale des Etudiants ; il aspirait alors à une Algérie égalitaire et rêvait de la « formation par la culture franco-musulmane d’une France orientale en Algérie ». Conseiller municipal de Sétif, puis conseiller général, il tenta de créer un parti politique musulman puis en 1938, de créer l’Union Populaire Algérienne ; ce fut un échec. En opposition à Ben Bâdis et à Messali il se rendit célèbre en 1936 par un discours récupéré plus tard par des politiques et des intellectuels français, discours dans lequel il affirmait « cette patrie (la nation algérienne) n’existe pas, je ne l’ai jamais découverte ».Sa position évoluera considérablement.
       Ce rappel semblera un peu long, il était toutefois nécessaire pour affirmer qu’à la veille de la seconde guerre mondiale tous les éléments du puzzle nécessaire à la naissance d’un mouvement insurrectionnel sont rassemblés : des partis structurés (deux), des figures écoutées et pourchassées par le pouvoir en place, des penseurs et bien sûr des idéologies qui si parfois se révèlent en concurrence, rallient bon nombre de Musulmans au concept de nation algérienne.    
     La guerre viendra interrompre cette dynamique. Pourquoi ?
     Les Algériens se trouvèrent divisées quant à l’attitude à adopter face au conflit franco-allemand ; parmi leurs élites, une minorité dont Chakîb Arslân était séduit par l’idéologie nazie et écoutait Radio Bari qui émettait en arabe ; les Italiens finançaient le comité d’action révolutionnaire nord-africain (C.A.R.N.A.) né au sein du P.P.A. Messali s’était prononcé  pour l’insoumission et le refus de porter les armes. Par contre , le docteur Bendjelloul conseiller général de Constantine, Ferhat Abbas ou encore le cheikh Ibrâhimi vice président des Oulémas réformistes se prononcèrent pour le soutien à la France. Qu’en fut-il des obscurs militants ? Certains se firent gloire plus tard de leur insoumission et y acquirent quelque célébrité comme Lamine Debaghine qui prit la direction du P.P.A. clandestin en 1942 et jouera un rôle important au F.L.N. dès le début de l’insurrection. Mais il semble bien que la grande masse de la population  masculine musulmane répondit présent à la mobilisation « dans un ordre et une discipline admirable » si l’on croit le gouverneur général Le Beau. La défaite française surprit les Musulmans d’Algérie, mais au début du moins, le régime de Vichy fut bien accueilli tant était grand le prestige du maréchal Pétain ; l’abrogation du décret Crémieux fut reçu avec une certaine satisfaction. Toutefois, Pétain annonça  des réformes qui ne vinrent jamais et, au contraire, se lança dans une politique répressive. Ferhat Abbas adressa alors au maréchal en avril 1941 un mémoire intitulé l’Algérie de demain qui proposait un plan de réformes inspirée de la révolution d’Ataturk en Turquie. Il reçut une fin de non recevoir. Quelques jours auparavant Messali avait été jugé pour atteinte à la sûreté de l’état et condamné à seize ans de travaux forcés et nombre de ses amis s’étaient vu infliger des peines comprises entre dix et quinze ans de prison. Le cheikh Ibrâhimi avait été également emprisonné ainsi que quelques militants membre des Oulémas. Parallèlement la situation économique de l’Algérie se détériorait, hiver 1940-41 rigoureux, pénurie de céréales et de matières premières, hausse des prix des denrées alimentaires. Le général Weygand, devenu gouverneur général de l’Algérie le 17 juin 1941 avisait Vichy du changement de la population : « les Musulmans se montrent indisciplinés, impolis parfois insolents ». Le 27 août 1941 le docteur Bendjelloul prévenait Vichy « du fossé creusé entre Français algériens et Musulmans …La situation est très grave » ajoutait-il. C’est dans ces conditions dramatiques que survint le débarquement allié de novembre 1942. Le général Giraud, nouveau proconsul en Algérie se révéla plus soucieux de lever une armée en mesure d’aider les anglo-américains, que d’appliquer un minimum de réformes indispensables à l’amélioration de la qualité de vie tant des Français que des Musulmans d’Algérie. En décembre 1942, douze personnalités algériennes envoyèrent aux nouvelles autorités responsables un « message subordonnant la participation des Musulmans à l’effort de guerre, à l’élaboration d’un nouveau statut politique et économique basé sur la justice sociale et assurant leur affranchissement politique ». Cette fois encore, ils reçurent une fin de non recevoir. A un deuxième message, les autorités répondirent qu’elles réuniraient une commission chargée d’étudier les problèmes. Comme les autorités tardaient à réunir la commission, Ferhat Abbas et ses amis décidèrent d’adresser un Manifeste aux nations alliées. Le Manifeste du peuple algérien contre signé par trente personnalités algériennes, conseillers municipaux, généraux, délégués financiers,  fut remis officiellement le 31 mars 1943 au gouverneur général Peyrouton, et le lendemain aux représentants des forces alliées. Le texte contenait entre autres les revendications suivantes : condamnation et abolition de la colonisation, reconnaissance de la nationalité et de la citoyenneté algériennes, droit du peuple algérien à disposer de soi, et surtout l’Algérie demandait à être dotée d’une constitution propre, «  républicaine et sociale ». Le gouverneur général accepta le texte comme base de réformes à venir et demanda aux signataires de définir un programme moins ambitieux et donc plus facilement applicable. Le nouveau document connu sous le nom d’Additif au Manifeste fut remis au général de Gaulle le 10 juin 1943. Si certaines revendications avaient disparu pour ne par heurter certains lobbies, entre autre le colonat, le fond n’avait pas changé puisqu’il réclamait « à la fin des hostilités, la création d’un état algérien doté d’une constitution propre qui serait élaborée une assemblée algérienne constituante élue au suffrage universel par tous les habitants de l’Algérie ». Avec toutefois une concession importante, «  un droit de regard de la France et une assistance militaire des Alliés en cas de conflit ». Mais Peyrouton avait été remplacé le 1°juin par le général Catroux, et ni lui, ni de Gaulle n’étaient en mesure d’accepter les principes du Manifeste. De Gaulle, par contre proposa dans un discours prononcé à Constantine le 12 décembre 1943 un certain nombre de réformes que le cheikh Ibrahîmi et Messali mais aussi Ferhat Abbas accueillirent avec dépit, car très en deçà de ce qu’ils espéraient. Finalement, une ordonnance du 7 mai 1944 octroyait à certaines catégories la citoyenneté française, ce qui concernait 65 000 nouveaux électeurs musulmans votant au Collège Unique avec les Européens. En réaction, le 14 mars 1944, fut créé le mouvement des Amis du Manifeste Algérien,  qui devint Les Amis du Manifeste et de la Liberté (A. M. L.) ce qui équivalait à la création d’un parti nationaliste algérien « bourgeois » dont les revendications rejoignaient celles des « prolétaires » du P.P.A. Abbas avait d’ailleurs quelques temps auparavant rencontré Messali qui avait été libéré et assigné à résidence, pour tenter de mettre au point une plate-forme commune, Messali ayant cédé momentanément sur l’idée d’une République algérienne associée à la France. Le P.P.A. avait quant à lui, lancé dès décembre 1943 une campagne de refus de la mobilisation ; parmi des militants arrêtés pour avoir mené cette action se trouvait Ben Khedda, futur président du G.P.R.A .L’année 1944 vit l’étalage au grand jour de revendications nationalistes provenant d’obédiences aussi différentes que des jeunes issus des scouts musulmans, de militants du P.P.A. toujours clandestin, ou des Oulémas dont certains avait fait le voyage au Caire pour animer un comité de défense de l’Algérie. Parallèlement le mouvement des A.M.L. d’Abbas voyait son nombre d’adhérents augmenter. Mais la police constatait que nombre de nouveaux militants des A.M.L. étaient également des militants du P.P.A. La Conférence centrale des A.M.L. qui se tint du 2 au 4 mars 1945 en l’absence d’Abbas malade vit triompher les thèses radicales du P.P.A. à savoir l’indépendance immédiate de l’Algérie ; l’idée de fédération avec la France étant rejetée, par contre était adoptée l’idée d’une Algérie libre et fédérée dans une ligue des nations arabes. Abbas et ses amis  eurent  bien conscience qu’ils étaient débordés, mais c’était trop tard ; le 2 avril 1945 ils lançaient un appel au calme. Auparavant, le préfet de Constantine notait dans un rapport au gouverneur, « toutes les circonstances favorables à l’éclosion d’événements graves sont réunies ». Le 31 mars 1945, ce même préfet lançait un appel à la prudence : « il convient de veiller à ce qu’aucun événement sanglant ne sépare définitivement Français et Musulmans ». Le 19 avril, Messali était arrêté. Le 1° mai des manifestants réclamaient la libération de Messali ; à Alger, des heurts violents opposèrent nationalistes et forces de l’ordre et firent 3 morts et 13 blessés chez les manifestants ; la police procéda entre le 2 et le 6 mai à une trentaine d’arrestations préventives ; les services de renseignement étaient convaincus qu’une insurrection générale devait être déclenchée le jour de l’armistice, ce que démentirent plus tard les dirigeants du P.P.A. Toutefois, ils conviennent qu’il y avait bien idée d’insurrection, mais à une date non précisée, et que Messali avait donné son accord pour la proclamation d’un gouvernement algérien près de Sétif, à la ferme des Maïza. Quoiqu’il en soit, le 8 mai, éclatèrent les tragiques événements de Sétif et du Constantinois dont le bilan très lourd, tant du côté européen que musulman, demeure toujours controversé. Encore aujourd’hui, l’Algérie veut honorer les 45 000 victimes de la répression, chiffre hautement fantaisiste. Mais il est assuré que face à l’ampleur de la répression, la direction politique du P.P.A. décida de reporter sine die toute idée d’insurrection générale ; Messali aurait même à compter de ce jour, considéré l’insurrection comme une utopie. Aussi, après son amnistie et son retour en Algérie, il décida de se lancer dans des actions de type légaliste et créa un nouveau parti, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.) qu’il présenta aux élections de novembre 1946. Cette option mécontenta une partie des militants qui voulaient continuer la lutte clandestine armée, dont le docteur Debaghine, déjà cité. Les partisans de la lutte armée obtinrent le 12 février 1947 la création d’un P.P.A. clandestin doté d’une branche militaire secrète, l’Organisation Spéciale, l’O.S. L’O.S. se lança dès 1948 dans le terrorisme, puisque au cours de cette année, 20 Musulmans pro-français furent assassinés et 8 grièvement blessés. Des groupes de l’O.S. furent arrêtés en 1949 dans la région de Jemmapes alors qu’ils effectuaient des manœuvres militaires. C’est un commando de l’O.S. composé de Ben Bella et de Aït Ahmed qui organisa le hold-up de la grande poste d’Oran en avril 1949. Les renseignements généraux estimaient début 1950 que l’O.S. comptait 1 800 hommes. Parmi les dirigeants de l’O.S. on note des noms qui deviendront des célébrités du F.L.N. tels que Mohamed Khider, Ahmed Ben Bella, Mohammed Boudiaf ou encore Hocine Aït Ahmed. Au printemps 1950, la police française procéda au démantèlement de l’O.S. ; 363 membres furent arrêtés, dont 252 furent maintenus en détention parmi lesquels Ben Bella et Khider. Messali tenta alors de renforcer son pouvoir au sein du M.T.L.D. ; mais le culte de la personnalité dont il usait et abusait était de plus en plus dénoncé par de nombreux militants. En mai 1952, Messali était expulsé d’Algérie. La tenue d’un congrès en avril 1953 révéla les divisions entre messalistes et anti messalistes ; une troisième force désireuse d’offrir  une médiation, échoua. En août 1954, l’implosion du parti était consommée. D’anciens membres de l’O.S. décidèrent de recréer une organisation de combat ; vingt-deux militants se donnèrent une direction collective : Ben Boulaïd, Ben M’hidi, Bitat, Boudiaf et Didouche. Khider, Aït Ahmed et Ben Bella membres de la délégation M.T.L.D. au Caire donnèrent leur aval. S’y ajoutèrent les Kabyles Belqacem Krîm et Ouamrane. De ces trois groupes devait naître le Front de Libération Nationale le 10 octobre 1954. Il prônait l’insurrection générale qui devait aboutir à « la restauration d’un état algérien démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ». L’action armée devait être lancée dans la nuit du 31 octobre au 1°novembre. Simultanément, un texte émanant de la direction du F.L.N. annonçait les objectifs intérieurs et extérieurs de la lutte parmi lesquels on relèvera la volonté d’internationaliser le problème algérien ; dans ce même texte il était proclamé qu’au jour de l’indépendance « les intérêts français …seraient respectés ainsi que les personnes et les familles ».
       Tous les noms des vingt- deux militants de l’été 1954 qui devaient constituer l’ossature  du F.L.N. étaient connus de la police ; tous étaient fichés ; presque tous avaient été interpellés ou arrêtés au moins une fois dans leur vie. Les renseignements généraux ne connaissaient pas l’existence du F.L.N. mais savaient que s’était constitué « un groupe autonome d’action  directe » visant à commettre des actes terroristes sur tout le territoire algérien et qui avait pris le nom de C.R.U.A. (Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action). Mais le C.R.U.A. était divisé entre partisans d’un soulèvement général à court terme et attentistes. Lors de la tenue d’un congrès en juillet 1954, les attentistes furent désavoués et le C.R.U.A. se saborda. C’est donc quelques semaines plus tard que naquit le F.L.N. La police savait également qu’il existait de graves tensions au sein du P.P.A. entre extrémistes et modérés- Boudiaf  ayant été victime d’un attentat perpétré dans la Kasbah par les messalistes ; il riposta avec ses partisans par une expédition punitive au siège du parti place de Chartres-. En fait, les responsables de la sécurité en Algérie étaient obnubilés par les rivalités entre les nationalistes, espérant peut-être qu’ils se neutraliseraient, ce qui occulta vraisemblablement la naissance du F.L.N. Mais la menace d’événements graves planait.
      C’est pourquoi le 23 octobre, le gouverneur général Léonard réunissait dans son bureau Jean Vaujour le directeur de la sûreté et M. Trémeaud le préfet d’Alger pour les informer des derniers rapports des R.G. et leur annoncer sa décision d’envoyer un courrier au ministre de l’Intérieur François Mitterrand le prévenant de la gravité de la situation en Algérie, situation qui était selon lui, sur le point de se détériorer. Plus, Vaujour et Léonard savent par un rapport du commissaire Carsenac que Ben Bella et Aït Ahmed sont au Caire, que Didouche- que la police n’a pu intercepter -fait le lien avec eux en passant par la Suisse et que les Kabyles Krim et Ouamrane ont rallié la rébellion ; ils ont localisé Ben M’hidi à Biskra sans savoir que c’est lui car il circule sous un pseudonyme. Il semblerait que le rapport adressé au ministre de l’Intérieur ne soit jamais arrivé sur son bureau (1) ; une thèse d’un universitaire parisien affirme que ce fameux rapport était vide (2). La polémique  a été relancée récemment par les révélations faites par Jean Vaujour au Journal du dimanche (3) ;  celui-ci affirme que dès mai 1954, il avait prévenu Pierre Mendès-France que des nationalistes algériens s’exerçaient au combat en Tunisie et en Egypte. Face au peu d’échos que suscitent ses révélations il aurait alors adressé un courrier, le 25 septembre à Henri Queuille, président du Conseil en 1950 et 1951 dans lequel il lui demandait d’alerter Mendès-France de l’imminence d’une insurrection.
 Parallèlement, le nouveau commandant en chef des forces armées en Algérie, le général Cherrière s’apprête lui aussi à adresser ministre de l’Intérieur une note de synthèse sur la situation en Algérie. Par contre, son subordonné, le colonel Blanche en poste à Batna venait de lui adresser un rapport tout à fait satisfaisant sur la situation dans le Constantinois ; aussi la note de Cherrière à Mitterrand se voulait-elle rassurante avec toutefois un bémol, «  en cas de coup dur, il disposait de moyens insuffisants manque d’hommes, absence d’unités légères capables d’intervenir rapidement et de poursuivre des bandes armées ayant une bonne connaissance du terrain, et surtout absence  cruelle de moyens concernant le renseignement ». En présence de ces informations, Jacques Chevallier maire d’Alger et secrétaire d’état à la Guerre contacta son ministère pour obtenir un prélèvement des forces d’occupation en Allemagne et reçut l’assurance que la 25°D.I.A.P. serait prête à gagner l’Algérie le 31 octobre sur simple alerte ; d’autre part, Jacques Chevallier avait été prévenu que la situation était en passe de s’aggraver par son ami Si Achmi Ben Chenouf député-maire de Kenchela.
       On peut donc être étonné du rapport rassurant du colonel Blanche, car non seulement il n’a pas de moyens de renseignement comme l’a souligné Cherrière, mais en outre les relations entre les autorités civiles et militaires sont mauvaises ; Jean Deleplanque sous-préfet de Batna est la bête noire du colonel Blanche. Or, Deleplanque et son ami Pierre Dupuch, préfet de Constantine sont inquiets ; les incidents à la frontière algéro-tunisienne se sont multipliés ces derniers temps. D’autre part le chef des R.G. de Constantine avait signalé qu’il venait de localiser une très importante bande d’une soixantaine de fellaghas dans les Aurès ; cette bande était fractionnée en trois groupes, mais les difficultés de « pénétration » interdisaient d’aller voir sur place et donc d’en savoir plus. En outre, les R.G. détestent l’armée qu’ils accusent de leur casser le travail ; passant outre ces rivalités, le directeur de la sûreté d’Alger décide de convoquer à Constantine une super conférence réunissant les sous-préfets, le préfet, les administrateurs, le colonel Blanche et le général Spilmann commandant le Constantinois afin de les mettre au courant de la gravité de la situation. Il ne suscite que l’incrédulité des militaires et le scepticisme des administrateurs. Nous sommes le 29 octobre ; seuls Dupuch, Deleplanque et Georges Hirtz l’administrateur de Biskra sont convaincus qu’il faut agir vite. Les groupes de fellaghas signalés par chef des R.G. existaient bien ; il s’agissait des hommes de Ben Boulaïd. Mais ni les R.G. ni la police ne connaissaient le sigle F.L.N : la clandestinité avait été bien préservée, la structure du F.L.N. s’inspirait de celle des réseaux de la résistance française.
      On est quand même en droit de s’étonner de la naïveté des militaires, car depuis dix ans, l’Aurès échappait totalement à l’autorité française. Les « bandits » de la tribu des Beni Bou Slimane et des Touaba tenaient le pays : attaque de forestiers, meurtres, règlements de compte constituaient le lot quotidien de la vie dans ces montagnes inhospitalières. Pourtant, Spillmann avait, une quinzaine de jours auparavant, signalé que deux gardes champêtres avaient été roués de coups par des hommes se réclamant d’une énigmatique Armée de Libération Nationale ; mais Spillmann ne croit pas à l’éventualité d’une guerre de subversion et demeure obnubilé par la présence de fellaghas tunisiens qui franchiraient impunément la frontière. Enfin, il convient de rappeler que Krim Belkacem avait pris le maquis en 1947, après une affaire d’assassinat dans laquelle il était impliqué et n’avait pu être arrêté depuis, bénéficiant de multiples réseaux d’assistance.
     Comme on le voit la situation est loin d’être sereine en Algérie à la veille de la Toussaint 1954.
     Le ministre de l’intérieur, qui est rentré de son voyage en Algérie le 23 octobre le sait, puisqu’il répond à Pierre Mendès France qui l’interrogeait : «  la situation en Algérie est malsaine… j’espère des renseignements concrets dans un proche avenir ». Des renseignements concrets, il en a déjà puisqu’il a eu connaissance d’un rapport du directeur de la sûreté d’Alger, l’informant de la découverte de la fabrication de bombes artisanales dans la Casbah ! Jean Vaujour en manipulait une dans son bureau, le 22 octobre, bombe que lui avait fournie un informateur ; intrigué et soucieux il avait décidé de rédiger un rapport prévenant de la gravité de la situation. Mieux, Vaujour en aurait directement parlé à Mitterrand lors du voyage de ce dernier à Alger. Enfin, Vaujour qui avait infiltré certaines cellules terroristes de la Casbah, aurait fourni des explosifs peu puissants à base de chlorate de potasse.  
      Alors ! Peut-on parler de surprise, à la lecture de la presse en ce 2 novembre 1954 ?
     Non car au niveau des responsables politiques, militaires, policiers et des renseignements généraux tout le monde savait qu’il était sur le point de se passer quelque chose de très grave en Algérie ; certes la date et l’heure n’étaient pas connues car le secret avait été bien gardé, mais l’état d’urgence aurait dû être appliqué. Le manque de communications entre les différents services, voire la rivalité, les antagonismes, ont contribué à la réussite des actes terroristes du 1° novembre. Une des preuves que la Toussaint rouge aurait pu être évitée fut la rapidité de réaction de la police et des R.G. qui en une dizaine de jours démantela l’organisation du F.L.N. à Alger et à Oran. Certes à Alger, Rabah Bitat avait pu échapper à la police, mais il se retrouvait seul dans la montagne. A Batna, un responsable local du F.L.N. traqué par les hommes du commissaire Courrieu donna tous les noms de l’encadrement de Ben Boulaïd, seul ce dernier passa à travers les mailles du filet. Trois membres du comité des 22 furent très vite arrêtés (4). Un quatrième, Ramdane Benabdelmalek, est abattu le 1° novembre à Sidi Ali à l’est de Mostaganem. Dans l’Aurès, le commandement militaire qui a reçu le soutien d’unités de parachutistes plus mobiles et familiarisées au combat dans le djebel accroche durement des troupes de fellaghas ; une figure légendaire, « bandit d’honneur » jusque là insaisissable et qui courait la montagne depuis sept ans est tué début novembre 1954 ; il s’agit de Belkacem Grine non impliqué dans la rébellion, mais dont l’image mythique de défi aux forces de l’ordre était largement utilisée. Simultanément la police arrête à Ighil Imoula, au cœur de la Grande Kabylie, Ali Zamoun chez qui le communiqué du F.L.N. du 1°novembre avait été tiré. Condamné à mort, puis gracié, il passera toute la guerre en prison et deviendra préfet de Tizi Ouzou après l’indépendance. 
      Bien sûr l’arrestation d’un grand nombre de militants, pour la plupart qui n’étaient pas de hauts responsables, quand bien même auraient-ils été appréhendés avant le 1°novembre n’aurait peut-être pas changé pas le cours de l’histoire. Le mal était plus profond. Il a été développé ici les racines anciennes du nationalisme, le désir de réformes qui animait de nombreux Musulmans modérés. Rappelons seulement que quelques jours après son investiture, en juin 1954, Mendès France qui recevait Ferhat Abbas lui disait ceci «Tout est calme en Algérie » et le leader de l’U.D.M.A. de lui répondre : « détrompez-vous Monsieur le Président ; l’Algérie est calme parce qu’elle est mécontente, elle n’a plus confiance en ses dirigeants… »  
Alors la véritable question est : pourquoi et comment en est-on arrivé à ce point de non retour que fut la Toussaint 1954 alors qu’en haut lieu, tout le monde savait qu’on était à la veille d’un de ces formidables bouleversements dont l’Histoire a le secret.
        Il convient toutefois de conclure en rappelant des faits qui risquent de bouleverser des certitudes ancrées dans les mentalités depuis cinquante ans. En effet, l’Histoire a accrédité le 1° novembre comme le début de la libération nationale algérienne ; il faut y voir la commotion provoquée par la simultanéité des attentats (5) sur tout le territoire et le « battage médiatique » qui s’en suivit ; il faut y voir également la propagande du F.L.N. dès novembre 1954, mais aussi après l’indépendance, qui dans les manuels d’histoire inculque qu’il y a une Algérie d’avant le 1° novembre et une Algérie après le 1°novembre. Pourtant l’historien objectif est obligé de constater que l’Algérie ne s’embrasa pas durant l’hiver 1954 et le printemps 1955. Georges-Marc Benamou appelle cette période « la guerre invisible… guerre cantonnée à quelques maquis des Aurès et de Kabylie » (6). Pis, les Algériens dans leur grande majorité ne suivent pas les terroristes tant ils ne sont pas convaincus de la réussite de leur action, mais également l’assassinat de l’instituteur fut longtemps condamné, y compris par les Aurésiens. Le 1° novembre 1954 demeure davantage un jour symbolique qu’un événement d’une efficacité militaire d’importance. En réalité, si l’on doit retenir une date, c’est celle du 20 août 1955 qui vit, à l’initiative de Zighout Youssef chef de la wilâya 2, lequel était lui aussi un militant connu du M.T.L.D., l’insurrection du Constantinois ; ce jour-là dans une trentaine de localités, des foules de Musulmans armées de haches, de couteaux, de fourches et encadrées par des membres de l’A.L.N. s’élancèrent contre des civils européens massacrant plusieurs dizaines de personnes et en blessant grièvement au moins une centaine. Pour la première fois, le F.L.N. pouvait organiser une action d’envergure en s’appuyant sur les masses. Il n’apparaissait plus comme un groupuscule mais comme un mouvement capable de se rallier des foules, qui prenait ses distances avec son manifeste du 1° novembre dans lequel il affirmait qu’il respecterait les intérêts des Européens et les civils, et qui à partir de ce jour utiliserait tous les moyens pour parvenir à ses fins, y compris la violence la plus aveugle et la plus horrible afin de répandre la terreur chez les Français mais aussi chez les Musulmans non encore acquis à sa cause ; stratégie de la terreur qui, si elle fut officiellement condamnée au congrès de la Soummam en 1956, fut en réalité entérinée car aucun des responsables des exactions (Zighout, Amirouche pour le massacre d’Oued Amizour, connu également sous le nom de Tifraten ( 7) ne fut jugé.



Notes :
(1)   selon Yves Courrière in Les Fils de la Toussaint, première édition, Fayard, Paris, 1968.
(2)   Selon Jean-Pierre Peyroulou in Rétablir et maintenir l’ordre colonial : la police française et les Algériens en Algérie Française de 1945 à 1962, communication parue dans La Guerre d’Algérie 1954-1962 la fin de l’amnésie collectif sous la direction de Harbi Mohammed et Stora Benjamin, éditions Robert Laffont, Paris, 2004, pp.97-133.
(3)   Journal du dimanche, du 31 octobre 2004.
(4)   Il s’agit de Zoubir Bouhadjadj, de Mohammed Merzougui et de Othmane Belouizdad.
(5) le bilan humain des attentats du 1°novembre s’élève à 6 tués dont 5 Européens, parmi lesquels l’Européen abattu à Cassaigne qui fut la première victime de la guerre d’Algérie et 7 blessés.
(6) Georges-Marc Benamou, Un mensonge français, éditions Robert Laffont, 2003.

(7) le 13 avril 1956, plusieurs centaines de personnes (probablement 490) habitant le village de  Oued Amizour, en Kabylie, furent massacrées, car soupçonnées d’avoir dénoncé des exactions du F.L.N.